vendredi, septembre 21, 2007

On finit toujours par payer

"L'adolescence, l'adolescence!" qu'on me disait, "attends à l'adolescence, tu vas voir, tu vas en baver!!"

Évidemment, je n'attendais que ça. Je ne pouvais concevoir que cet inoffensif petit garçon allait pouvoir me donner du fil à retordre à moi, sa si gentille maman qu'il colle encore allègrement à quelques jours de son treizième anniversaire.

J'avais hâte qu'il développe ses idées, j'avais hâte de débattre de questions morales avec lui, j'avais hâte de voir ses qualités et ses talents s'affiner, hâte de discuter de la vie avec lui (je bénéficie actuellement de tout ça).

Il avait du caractère, certes, mais j'avais (et j'ai toujours) la conviction que le caractère est comme une pâte que l'on peut malléer pour façonner, exacerber, appuyer nos qualités prédominantes. Cela allait assurément lui servir.

Et puis, je n'avais rien à craindre: j'avais été ado moi aussi et peu de personnes peuvent se vanter d'avoir eu le dernier mot avec moi. J'avais toujours raison, point à la ligne. Pourquoi discuter l'indiscutable?

Et si ce n'était en partant au front pour défendre mes idées, c'était en demeurant de marbre (contrôle absolu de soi-même parfois ardu) dans une attaque passive (stratégie de guerre très efficace) lorsqu'on me faisait des reproches (injustifiés, évidemment).

Je me souviens d'une de mes victoires préférées où nonchalemment, j'avais laissé traîner un livre au titre très évocateur: Comprendre ses parents. Patiemment, j'avais attendu les réactions.

Avec un titre pareil, qui pouvait douter de ma volonté à comprendre ces êtres étranges, paranoïaques, conservateurs et dépassés qu'étaient les adultes de la maison?

C'était la femme de mon père qui avait mordu la première. Je la revois encore passer à côté du divan et saisir le livre, dont le titre l'avait interpellée.

"C'est à qui, ça?", demanda-t-elle avec un mépris avoué pour le propriétaire (qu'elle avait sans doute identifiée bien avant de poser la question).

-Oh, c'est à moi! que je répondis avec une orgasmique désinvolture.

Elle avait remis le livre en place avec dédain, me prouvant de ce fait la pertinence de ma démarche.

Elle fulminait. Elle fulminait d'être étiquettée comme étrange au point de devoir nécessiter un mode d'emploi pour être comprise. Cela se sentait de loin, s'entendait dans ses gestes secs. Et c'était délicieux. Elle fulminait surtout, je crois, parce qu'elle savait que je la provoquais de la façon la moins incriminante possible et qu'elle n'avait pu s'empêcher de mordre. Je n'avais rien fait de "mal", j'avais "juste" laissé traîner ma lecture et partagé de ce fait mes intérêts littéraires. Elle s'était empressée de rapporter à mon père ma maudite et condamnable audace dès qu'il rentra du travail (lui aussi avait été profondément insulté).

Je me croyais une certaine immunité contre les reproches puisque j'étais irréprochable: j'avais d'excellentes notes et un comportement exemplaire à l'école, une assiduité à mon travail, un gentlemen pour amoureux, des amies tout-ce-qu'il-y-a-de-plus-fréquentable et je faisais ma part de tâches dans la maison sans que l'on ait à me le demander.

Mon seul cheval de bataille: défendre les injustices (tout le monde sait que les ados sont souvent victimes d'abominables injustices), défendre les opprimés (lire ici: défendre mon pacifique de frère qui ne bronchait pas face aux agressions verbales de notre père alcoolique), défendre l'intérêt des membres de cette famille en réclamant des repas plus santé, dénoncer les pratiques non écolos de notre foyer, convaincre mon enquêteur de père que ce n'est pas parce qu'un gars a les cheveux longs que c'est nécessairement un revendeur de drogue et travailler à désamorcer plusieurs de ses désespérants préjugés. Ah, et aussi, lui faire rentrer dans la tête que "diabète" est un nom masculin (j'ai lamentablement échoué, il l'utilise encore au féminin).

J'étais donc la plus tenace et la plus idéaliste des argumenteuses qui soit, souvent au prix d'orageuses et vaines disputes. Tout le monde sait que de s'obstiner avec un alcoolique est aussi inutile que de donner des coups d'épée dans l'eau. Combien de fois mon grand frère que je défendais avec tellement de conviction m'a-t-il tirée par le bras pour m'amener dans sa chambre pour me dire doucement: "Laisse-le faire, ça ne donne rien, il est saoûl, il ne se rappellera de rien demain". L'absence de révolte chez lui me sciait les jambes!

Maintenant que je suis mère, je sais que j'étais une ado adorable, pleine d'humour, de créativité, de possibilités, de quêtes de discussions, de sens du juste et du bon et de très honorables valeurs. Bon, d'accord, j'étais baveuse, je le suis encore, mais ça ajoute indéniablement à mon charme, non?

Je me croyais plutôt imbattable au niveau de l'obstination, mais j'ai largement trouvé chaussure à mon pied avec Fils Aîné. Avoir le dernier mot avec lui? Oubliez ça. Il s'obstinera jusqu'à jouer sur les mots tantôt avec une finesse désespérante, tantôt avec une misérable démagogie.

Faites le test en désignant nos voisins du sud "Américains" plutôt qu'"États-Uniens", seul terme acceptable dans son vocabulaire (beaucoup plus tendance). Vous en aurez de tenaces étourdissements. Bien entendu, ce n'est qu'un échantillon. Fils Aîné cultive un inventaire très large de batailles qu'il mène avec acharnement. En plus, lui possède une immunité de responsabilité. Rien n'est jamais sa faute. Apportez-lui d'irréfutables preuves, tel un magicien, il les réfutera par de pitoyables (mais tout de même fort fantaisistes) excuses. Il est intouchable.

Apprendre à respirer. Ma nouvelle devise. Ne pas chercher à répondre à tout, apprendre à préserver mes énergies, laisser parler. Parfois, simplement aller prendre l'air ou l'envoyer dans sa chambre pour pouvoir parler des Américains sans se faire rabrouer par son sempiternel et sarcastique: "Oh, je vois, tu as envie de nous parler des Canadiens, des États-Uniens et des Mexicains, oui-oui, bien sûr, je vois, les Américains...".

Mes parents s'amusent parfois du sens aigu de l'obstination de mes enfants. De mon aîné, particulièrement. Je les soupçonne de savourer ces moments où je suis confrontée à pire que moi-même. Je souhaite pouvoir jouir un jour de cet immense privilège de voir mon aîné exaspéré par un ado encore plus entêté et obstiné que lui. Je savoure ce moment juste de l'imaginer.

4 commentaires:

Eveline a dit...

"Oh, je vois, tu as envie de nous parler des Canadiens, des États-Uniens et des Mexicains, oui-oui, bien sûr, je vois, les Américains...".

He he he he Petit baveux lui aussi..

J'ai bien hâte (!?) que mon aînée atteigne l'adolescence.. Je me vois déjà en elle et je sais que je devrai apprendre à respirer moi aussi. Courage, il y en aura 4 autres après lui. Pour moi, ce sont 3 autres filles qui suivront la plus vieille. Voyons les comme des défricheurs ;)

Josée a dit...

Je suggère une rencontre entre Fils Aîné et ma-fille-de-treize-ans-et-demi. Une seule consigne: que le meilleur gagne! Je vous jure qu'elle est une solide adversaire! Même mon-fils-de-seize-ans ne l'affronte plus. Elle gagne toutes les parties.

C'est vraiment essoufflant.

Bonne chance, Grande Dame! C'est une bien bonne idée de respirer par le nez et aussi, de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler.

Gooba a dit...

Tu as de belles années devant toi pour ruminer ta vengeance! :-)

maman a dit...

Rira bien qui rira le dernier...

Patience et longueur de temps...

Je me rappelle un gentil pitt-bull qui trainait dans la maison parfois et sa réaction quand je l'appellais mon petit pitt-bull.

En fait, ce n'était pas si pire. Quand je n'en pouvais juste plus j'allais chez mes amies et je réalisais que ça se ressemblait. Et c'était dans la normalité. Ca me rassurait jusqu'à la prochaine fois. Ou bien j'allais prendre un café pour changer d'air.

Tu étais parfois si attachante avec tes petits mots doux sur l'oreiller, tes dessins, tes recommendations... ça me faisait sourire

Aujour'hui, c'est toi qui vas prendre ton café, ton espace...
et parfois tu me rappelles mes sourires en veilleuse, que tu comprends maintenant. J'avais bon dos.

Mais l'agréable, maintenant, c'est quand tu m'en parles et qu'on en ris ensemble.

Mon petit pitt-bull est devenu très racé. Imagine ton colosse ce qu'il deviendra! Il est à la bonne école. ;-) xx