dimanche, septembre 02, 2007

Amour et dignité

J'allais à la rencontre de mon père hospitalisé en cette belle journée de septembre.

Il est toujours ardu de voir quelqu'un que l'on aime se débattre ainsi avec la vie. Cette vie, il commence à l'avoir de travers. Que faire d'autre que de lui caresser le dos en l'écoutant articuler de son mieux qu'il n'en peut plus après cette dernière longue année de souffrance?

Faible, rachitique, las de ce corps qui ne veut plus suivre. Le médecin a fait ce qu'il a pu pour enlever le cancer, mais dans la mesure des limites de son intégrité physique, papa a refusé l'opération qui lui aurait fait perdre la parole. Je comprends son refus. Enlever le cancer, d'accord. Cela fait déjà deux fois. Mais enlever le cancer à coups d'organes qu'on retire, non. Papa a refusé de payer ce prix. Pas question pour lui qu'on lui enlève le pharynx, pas question de vivre sans ses cordes vocales, d'autant plus que le cancer reviendra assurément puisqu'il a pris soin de se loger à un endroit difficilement délogeable.

Il m'a dit, avant son opération, en fixant le vide et en contrôlant l'émotion qui le gagnait, que la crainte que nous avions tous de le voir mourir durant l'opération (c'était un risque), lui, il ne l'envisageait pas ainsi. Il m'a regardée comme s'il me demandait de ne pas lui en vouloir et m'a dit: "Je souffre, Jenny. J'ai tellement mal! Tu sais, si je partais durant l'opération, ce serait une belle mort. Je serais endormi, je ne sentirais rien, je partirais doucement. Je ne souffrirais plus."

Malgré mon amour infini pour mon père et mon désir de le voir en vie près de moi, je ne peux que (douloureusement) le comprendre et l'appuyer. Vivre, mais à quel prix?

Papa n'a plus de qualité de vie, ne mange presque plus, perd des aptitudes et de l'intérêt à ce qui l'entoure, regarde jour après jour la déchéance de son corps et de son moral le gagner.

Mon père est un homme grandement aimé. Il a connu la reconnaissance de ses collègues, était estimé dans son milieu professionnel, il a connu les conquêtes du grand séducteur, il était un guitariste entraînant et un accordéoniste qui me faisait pleurer d'émotion, il avait un charisme fou (comme j'aurais aimé hériter de son aisance sociale!) et avait un humour remarquable. Je parle au passé parce que tous ces aspects de lui-même ont pâli au point de rendre mythique sa fabuleuse personnalité pour ceux qui ne l'ont pas connu dans toute sa splendeur.

Peu à peu, il a éteint sa joie de vivre, a laissé la déprime et la maladie jeter de l'ombre sur l'homme qu'il était. Tout mon capital de compassion et d'impuissance converge vers lui.

En rentrant en voiture, je pensais au film Million dollar baby. À la fin du film, la boxeuse demande à l'homme qu'elle aime de l'aider à mourir. Entièrement paralysée, elle lui explique qu'elle a connu la gloire et lui manifeste son désir de mourir avant de cesser d'entendre la foule scander son nom. Je me suis demandé si papa entendait encore en lui les échos enivrants de ces bonnes années où il était adulé de tous (de moi la première).

J'ai pensé à Tristan (Légendes d'automnes) qui abrège les souffrances de son cadet se mourant au combat. J'ai pensé à Tom Cruise (nom du personnage?) qui donne le sabre au dernier samouraï afin qu'il puisse mourir en apportant avec lui sa dignité d'homme et de guerrier, ou encore au roi Theoden reposant sous le poids de son cheval mort qui est prêt à rejoindre ses ancêtres car "en leur illustre compagnie, il n'aura plus honte désormais". Il est heureux de partir avec sa dignité retrouvée. (Comme j'ai un grand faible pour le roi Theoden!)

Pour certains, mes paroles sont peut-être des énormités. Cela me heurte, me chagrine, me blesse de voir mon père souffrir. Je souhaite de tout coeur pouvoir le garder encore longtemps, m'émouvoir devant sa musique ou recevoir une de ses claques d'amour inattendues sur les fesses lorsque je suis près de lui. Seulement, si la souffrance lui pèse davantage que ce que lui apporte la vie, je crois que je ne lui en voudrais pas s'il choisissait de partir avec la dignité qu'il lui reste, avec les échos des souvenirs heureux qu'il réussit peut-être encore à entendre en lui.

21 commentaires:

Cyndie a dit...

Tu as tellement raison... Je partage ton opinion à 100%. Pourquoi continuer de vivre si la vie est un souffrance chaque jour? Et je ne doute pas à quel point tu dois trouver ca dur, mais tu l'aimes assez pour respecter ses sentiments et les accepter... Grosses pensées pour toi ma belle!

Cricri a dit...

Moi aussi je partage ton opinion.
xx

Dr Maman a dit...

Aussi difficile qu'est ta situation, la qualité de vie est un facteur très important. Beaucoup de courage à toi, ton père et toute ta famille. Profitez le plus que vous pouvez de tous et chacun. Je t'envoie de la chaleur pour ton petit coeur.

souimi a dit...

Je t'envoie aussi mes bonnes pensées.

BabS a dit...

Lui as-tu fait mention que tu acceptais son choix de mourir avec la dignité qui lui reste?? Ma grand-mère avait aussi un cancer et souffrait énormément. Elle restait car elle croyait que personne ne voulait la voir mourir. Ma mère lui a donné le droit.. elle lui a dit de cesser de souffrir. En quelques jours.. elle s'est laissé allé et est décédée... mais elle ne souffre plus maintenant. Des fois, nos proches malades restent ici et souffrent car nous ne les laissons pas mourir. Souvent la meilleure chose À faire pour eux est de leur dire que c'est correct.

Annie a dit...

Désolée je n'ai pas été capable de tout lire, j'ai arrêté après "et un accordéoniste qui me faisait pleurer d'émotion"

...

La seule chose que je peux vous souhaiter, c'est qu'il parte le plus vite possible, pour ainsi souffrir le moins possible...

Ça semble surement méchant de souhaiter cela, mais avec ce que je sais, non, ça ne l'est pas.

Karim'Agine a dit...

Aimer c'est aussi savoir laisser partir!

Il serait égoïste de notre part de vouloir garder les nôtres à nos côtés quand ces derniers ne demandent qu'à arrêter de souffrir!

Je suis de tout coeur avec toi Grande-Dame.

C,est avec beaucoup de respect et de sincérité que je t'envoie du courage et de la force.

Bonne chance

¤Enidan¤ a dit...

Que de respect dans ce billet !!

Toutes mes pensées Grande Dame.. beaucoup de courage à vous tous !!!

évangéline a dit...

Ouf...ca me rapelle de tristtes souvenirs.
Je vous souhaite (à toute votre famille) de vivre ces moments avec le plus de sérénité possible, mais difficiles...

Je suis de tout coeur avec vous et souhaite que ton père soit exaucé... Meme si c'est tres difficile.

Anonyme a dit...

Mon père est décédé d'un cancer il y a 5 ans. Pour diverses raisons, lui et ma mère sont venus habités avec nous (mon mari et mes deux enfants). Il y a habité pendant sa dernière année de vie.
Chaque jour, je l'ai vu perdre de ses facultés, ses habiletés et ses forces. À chaque jour, je faisais un deuil de ce que j'avais connu de mon père. Une année comme ça. Mais aussi à chaque jour, je le voyais prendre conscience de tout ce qu'il avait laissé passer à côté de lui... Je le voyais grandir... Autant qu'on pourrait penser que son univers se rétrécissait, autant celui-ci prenait de l'expansion. J'ai vu mon père s'épanouir et s'ouvrir davantage. On a parlé de la vie et de la mort... et des conditions qu'ils désiraient autour de son départ. Une blogeuse dit 'pourquoi continuer de vivre si la vie est une souffrance chaque jour?' Je dirais parce que c'est dans le coeur que ça se passe.
Et le coeur connait très bien le chemin qu'il doit parcourir pour connaitre, apprendre et évoluer. Chaque personne a son chemin et sa façon d'y marcher. Pour avoir assister 2 mourants, j'ai senti, au moment de la mort, que la personne part avec l'amour qu'elle a réussi à donner et l'amour qu'elle a reçu, il n'y a rien d'autre qui compte. Le père de
Grande Dame s'est ouvert l'âme et le coeur en partageant sa pensée profonde au risque de choquer ou de décevoir une personne qu'il aime beaucoup...pour moi,c'est le genre de miracle qui est comme une belle lumière dans une période qui prend l'allure d'une grande noirceur. Mon coeur est avec toi Grande Dame!
de Dodo

marie-josé a dit...

J'ai des sentiments mélangés à cet égard. Nous sommes en plein dans une situation de fin de vie avec le conjoint de ma mère. Cancer généralisé. Il est rachitique et depuis une semaine, on nous dit qu'il ne "passera pas la nuit"... Il n'a plus aucune qualité de vie, mais a encore par grands bouts sa lucidité. Et il ne veut pas mourir. Pourtant, il a eu toutes les "dernières conversations", toutes les permissions de partir. J'ai vu mon père mourir dans des conditions presqu'idéales, si tant est que ce concept peut s'appliquer à la mort. J'ai aussi vu ma grand-mère faire tenir à son dernier souffle de vie pendant plus de 3 mois pour mourir en ne pesant que 57 livres. Je n'ai plus aucune certitude face à la mort, si ce n'est qu'il faut aimer et écouter. Je ne suis pas pour l'acharnement thérapeutique, je crois être en faveur du suicide assisté, mais plus je crois savoir, plus je doute.
Courage à toi et aux tiens, Grande Dame. Je n'ai pas à te dire à quel point les moments à venir seront difficiles, mais également riches en vérité. J'ai eu un père sur le même modèle que le tien, et au bout du compte, ce sont ces souvenirs heureux, comme chante Diane Dufresne, qui prennent toute la place. Mais ça, tu le sais déjà...

Intellex a dit...

J'en suis à mon quatrième passage sur ce billet. Je lis et relis depuis hier. Je reviens, croyant avoir trouvé les mots et puis plus rien.
Je prendrai donc les mots d'une autre : "Et toute seule sur le quai tu as essayé de prier, mais tu n'avais plus rien à dire..."
Parfois, les gens se demandent ce que trame l'univers. Les "pourquoi" de tout. Je vous souhaite la sérénité, et, avec elle, quelques pistes de réponse. Quoiqu'il advienne.

Mijo a dit...

Tellement d'amour dans ce billet.

ça me rappelle ce qu'a vécu ma mère et son père, pépé Charles. J'étais trop jeune à l'époque pour comprendre.

Le Voyou du Bayou a dit...

Je vous souhaite le plus de temps de qualité possible ensemble. Bon courage!

La Patachou a dit...

Tes paroles ne sont pas une énormité, mais de l'humanité. Une seule chose qui peut me réjouir face à la mort de mon père est justement de ne pas l'avoir vu souffrir. Je garde l'image de mon père en santé et non d'un homme malade qui n'en peut plus de vivre. Sa mort a été rapide (3 jours entre son entré à l'hôpital et sa mort), même si je n'ai pas eu le temps de le voir, je me dis que je n'aurai pas cette image difficile à soutenir.

Alors c'est bien normal de vouloir qu'une personne qu'on aime ne souffre plus et quand celle-ci en a assez, elle part l'esprit tranquille.

Bonne chance de tout coeur

Méli a dit...

Bon courage...xoxox

cath...3...2...1 a dit...

Plein de soleil pour toi Grande Dame...

Tangerine a dit...

Le père de patachou et le mien ont eu des fins semblables. Trois jours pour se faire à l'idée qu'ils s'en vont. C'est bien peu. Profites des moments qui lui restent, je lui souhaite un départ dans la sérénité.

Grande Dame a dit...

Puissent vos bonnes pensées se rendre jusqu'à Sherbrooke et avoir plus d'effet sur mon père que la morphine.

Merci de tout coeur de vos bons mots, les pensées de nos pairs sont toujours réconfortantes.

Fragments de lucidité a dit...

C'est une belle preuve d'amour que d'aimer tout en respectant les volontés de ces êtres si chèrement appréciés. Mes pensées et mon coeur sont avec vous pour ces moments difficiles et je vous souhaite à travers toute cette tempête des petits moments de bonheur pour vous rappeler que la vie est belle malgré tous les combats qu'elle nous demande de mener.

Le jour où votre père abandonnera cette bataille...je suis convaincue que c'est avec une fierté inébranlable qu'il laissera derrière lui cette Grande Dame qui continuera de perpétuer le bonheur et la joie qu'il avait semer partout où il avait mis les pieds.

Courage Grande Dame.

Madame Unetelle a dit...

Je suis en mot.

Sache simplement que je demeure avec toi en pensée pendant ces moments difficiles.