jeudi, juillet 17, 2008

La maîtresse

J’ai toujours maudit les innombrables maîtresses de mon père et tout ce qui venait avec : mensonges, trahison, blessures, manipulation d’autres femmes qui l’aimaient sincèrement et que j’ai vues souffrir avec impuissance.

Après son décès, sa femme m’a remis quelques lettres féminines qu’il conservait dans un coffre. C’était, entre autres, les mots doux d’une de ses maîtresses.

Ce que j’y ai lu m’a beaucoup touchée. Là où je ne voyais que la vilaine croqueuse d’hommes qui faisait souffrir sciemment la femme « légitime », j’y ai découvert l’envers de la médaille et les propos de cette femme m’ont grandement remuée.

D’abord, parce que j’y ai reconnu la description qu’elle faisait de mon père, « son beau gendarme » : un homme qui savait rendre aux femmes leur importance, leur sentiment d’être la plus belle, la plus intéressante, la plus désirable d’entre toutes. Dans ses yeux, il y avait l’admiration, le feu, la délicatesse, la vitalité, l’élégance et tout le charme du monde. Je crois que chaque femme aurait pu dire la même chose.

Moi, sa fille, j’avais aussi cette impression quand il me regardait et pourtant il n’y avait aucune séduction comme on l’entend en jeu. Juste un très grand et inconditionnel lien affectif.

Dans la lettre annonçant à mon père qu’elle le quittait, la maîtresse résumait à mon père leur histoire : elle, une femme mariée et mère de famille ayant choisi de mettre de côté ses ambitions personnelles pour appuyer les exigences de la carrière de l’homme qu’elle avait épousé. Elle, dans l’ombre, souvent seule, à s’occuper des enfants et de la maison, à être la digne et irréprochable épouse et pas grand-chose d’autre socialement, professionnellement et personnellement.

Puis, explique-t-elle, après plusieurs années de ce régime, « le beau gendarme » est arrivé dans le décor. Il lui donna alors une identité autre, un sentiment de renaissance, l’ivresse de sentir qu’elle comptait alors pour quelqu’un de qui elle pouvait recevoir au lieu de juste donner. Elle raconte avoir succombé. Et aimé. Elle raconte avoir rayonné.

Jusqu’au jour où le mari accompli et important réalisa que sa femme rayonnait. Beaucoup. Trop. Pour une simple mère au foyer. Et qu’il s’est posé des questions.

Elle explique la prise de conscience du mari, ses remords quand à ses absences et son manque d’attention et d’intérêt envers elle, son amour pour celle qu’il avait choisie mais qui était toujours demeurée tapie dans l’ombre par la force des choses. La volonté de son homme de rectifier le tir, aussi.

Et elle annonce avec regret à mon père qu’elle le quitte en le remerciant de l’avoir aidée à se « reconstruire » de l’intérieur.

Malgré les déchirures de part et d’autres, je ne perçois plus cette femme comme une vilaine voleuse d’homme insouciante. Parce que je comprends trop bien cet amer sentiment de demeurer dans l’ombre, de mettre de côté ses propres ambitions, de renoncer malgré nous aux bienfaits du réseau sur la valorisation personnelle pour des raisons familiales, j’éprouve de la compassion pour elle qui devait souffrir beaucoup trop de cette solitude qui goûtait trop dense.

16 commentaires:

M-Victor a dit...

Ce qui est beau tout de même comme histoire, ton cheminement totalement de l'extérieur, ton regard sur une histoire par "courrier interne secret" pour en arriver à des conclusions surprenantes.

C'est beau de découvrir des côtés nouveaux de gens qui nous ont quittés.

Le romantisme des bonnes vieilles lettres... les écrits restent et ils ont bien servis!

bon week-end Mme Dame! :)

Mijo a dit...

Je suis extrêmement touchée par ce billet.
Il vient de déclencher un déclic dans un coin obscur de mon cerveau.

Anonyme a dit...

Une petite intrusion pour venir souhaiter Un très joyeux anniversaire à ton fils!! Beaucoup de plaisir!

Matty

souimi a dit...

C'est un très beau billet, Grande Dame. Très beau...

Anonyme a dit...

Beau billet digne d'une grande dame
Comment faites vous pour avoir autant d'inspiration et rédiger aussi bien??? Je vous lis très souvent depuis que j'ai découvert votre blogue et je vous trouve une grande dame absolument charmante!!!!
Merci pour vos si beaux textes
Elyse

La maman a dit...

Ton père me fait penser à un homme que j'ai connu. La description de cette femme, j'aurais pu en faire la même pour cet homme. Ton texte fait remonter en moi des émotions enfouis! Je suis touchée aussi par ce billet

Une femme libre a dit...

"la volonté de son homme de rectifier le tir." J'ai bien beaucoup énormément de misère avec ça. C'est comme justifier le geste de l'infidèle en en donnant la responsabilité au trompé. Or, tromper son conjoint peut avoir bien des origines, on est d'accord, mais la plupart du temps, le conjoint trompé n'en est aucunement responsable. Si le couple allait si mal, l'infidèle avait bien d'autres choix avant de tromper son conjoint, parler, aller en thérapie, travailler le couple ou quitter le partenaire insatisfaisant si après tous ces efforts, il était encore malheureux et insatisfait. C'est rarement comme ça que ça se passe. L'infidèle aime son partenaire de vie, ne veut surtout pas le quitter, mais avec le temps, la passion s'est effritée et c'est avec une autre personne, qu'il (elle) a envie de retrouver l'excitation. On est bien d'accord, un autre corps, c'est en soi une source de découverte et d'excitation, la nouveauté faisant des miracles pour la libido. Et puis, la sécurité de la maison et de l'amour conjugal plus l'excitation d'une relation extra-conjugale axée sur le plaisir seulement, ça constitue pour certains et certaines le nec plus ultra de la satisfaction totale. Le beurre et l'argent du beurre. Si en plus l'infidèle,une fois son infidélité découverte, peut en profiter pour culpabiliser son conjoint de ses écarts, wow! Magnifique. Je te trompe, c'est ta faute, amende-toi et donne-moi plus d'attention. Facile, facile. Moi, le conjoint infidèle, je le flusherais sans autre forme de procès, pour tromperie grave, parce que je ne pourrais plus jamais lui faire confiance, parce que son conjoint aimé dans les bras d'une (un) autre, ça fait mal et qu'il(elle) ait pu infliger cette douleur avec légèreté relève de l'inconscience et du mépris. Je ne tolérerais pas.

Nanou La Terre a dit...

Grande Dame,

je crois aussi qu'il faut voir au-delà de la tromperie, le mal-être qui existait et le déroulement final de toute cette histoire que je trouve humaine et très belle.

L'important dans tout çà c'est que tout le monde semble avoir appris de chacun, grandit et retrouvé le bonheur.

Je comprends aussi l'émotion et les bons sentiments qui t'ont habités à la lecture de cette lettre.

Il est facile de juger lorsqu'on ne connait pas, qu'on ne sait pas. Mais on apprend toujours et plus on apprend, plus on s'ouvre et...plus on devient humain.

Tu es une très bonne "Grande Dame" dans ton coeur, mais çà je l'ai toujours su...

maman So a dit...

C'est très touchant....

Qu'elle grande tristesse cette femme (épouse et mère) a dû vivre durant des années avant d'être reconnue comme la femme amoureuse de 20 ans... qu'elle était!!

Malgré le fait que sa conscience était probablement perturbée (infidèlité qu'elle excerçait...et dont je ne peux être en accord), elle a fait preuve d'une grande sagesse envers TON homme (ton père)pour qui elle admirait son adorable entité.

Je l'admire pour son courage!

Et je t'admire pour ta délicatesse que tu lui portes maintenant, suite à la lecture de cette lettre, face aux adversités que la vie nous procure.

Amicalement,

maman So xxx

Grande Dame a dit...

@ Tous: Loin de moi l'idée de vouloir juger de la morale ou pas de l'infidélité de cette femme ou de mon père. Cela pourrait certes être condamnable mais ce n'est pas l'objet de ce billet.

Les amours interdits de mon père ne me concernent pas malgré tout ce qu'il m'a fait porter comme confidences que je n'aurais jamais dû savoir (et que j'ai souffert de savoir).

Il est plutôt question du changement de ma perception de la situation à partir de la naissance de ma compassion pour une femme que j'aurais pu initialement mépriser.

Matty, tu penses toujours à tout toi! Merci! :)

M-Victor, c'est vrai que le romantisme des lettres de meurt pas.

Souimi, Elyse, Maman So, Nanou, merci.

Mijo, la maman, certains patterns sont universels, hein?

Grande Dame a dit...

Femme Libre, je cogitais depuis un moment sur ce qui me dérangeait tant dans votre réaction et je me suis demandé si c'était parce que je craignais que vous n'ayiez interprété mon billet comme une excuse ou un assentiment aux mensonges de mon père.

Cela me désolerait d'autant plus que j'ai tellement souffert d'être la confidente confinée au silence que jamais je n'aurais voulu être.

Sachez simplement que je suis capable de compassion même si je déplore entièrement qu'il y ait eu tant de mensonges et de déloyauté dans sa vie.

Une femme libre a dit...

Bof! La vraie vérité c'est que je ne pensais pas du tout à votre père dans mon commentaire dénonçant l'infidélité. Je prenais surtout la part des trompés(es) qui non seulement ont à souffrir de savoir leur aimé(e) avec un(e) autre mais en plus auraient à s'en culpabiliser en prime. Je ne trouve rien de très beau ou d'émouvant à ces histoires parallèles vécues romantiquement dans le mensonge et la clandestinité. J'ai beaucoup plus d'admiration pour un couple qui essaie de raviver la flamme au lieu de s'en rallumer une illicite chacun de son bord.

Mais ça n'a absolument rien à voir avec ce grand amour inconditionnel que l'on porte à son père. J'adorais le mien et il n'était pas sans défauts lui non plus.

Nanou La Terre a dit...

Grande dame,

pourquoi te questionner et attacher tant d'importance à des opinions qui te nuisent alors que ce qui est important au fond c'est ce que tu vis et penses, TOI, dans ton coeur, hein?

souimi a dit...

Et si toutes ces histoires n'avaient absolument rien à voir avec "le ou la trompé(e)"?
La personne qui suit l'élan de son coeur et qui décide de vivre ce qu'elle a à vivre, cette personne qu'on accuse, a-t-on déjà pensé que l'histoire qu'elle vit avec "l'autre" n'existe qu'avec l'autre?
N'est-ce pas la raison de tant de déchirure? Et si c'était cette relation qui était sacrifiée au profit de ne blesser personne, de ne faire de mal à personne?
Combien d'êtres humains ont fermé des portes, ont refusé de vivre, de prolonger des rencontres qui chamboulaient tout? Un paquet. Pour moi, ça demande tout un courage. C'est honorable.
Mais c'est aussi courageux de tout quitter pour suivre son coeur. C'est accepter l'inconnu et surtout, le blâme de ceux qui accusent.
Beaucoup de personnes ont été profondément bouleversées par un être qui est arrivé au mauvais moment dans leur vie.
Je ne blâmerai jamais ce genre d'histoire car je n'en connais pas la vérité profonde. Seulement les personnes qui ont vécu ce genre d'expérience de l'intérieur peuvent en être les juges. Pas les autres.
Les lettres de ton père sont un merveilleux cadeau.
Ton père était vivant...Il a aimé...Et il a été aimé...
J'aime ton âme, Grande Dame.

M-Victor a dit...

Évidemment, il est facile pour nous de commenter.
J'ai commenté le premier et pour moi la note était sur le réconfort, sorte fierté-weird (!?!) de découvrir un bonheur que son père a donné; de le découvrir d'elle-même et de cheminer là-dessus.

Pour moi, c'est du "passé" et elle y a jeté un coup d'œil, fait une tendre découverte.

Si je prends en considération, la "cocue" de l'histoire, ça me bouleverse autrement, c'est sûr...

Grande Dame a dit...

Vous aimez mon âme, Souimi. Peut-on recevoir plus beau compliment? Merci pour ce remuant commentaire.

M-Victor, vous exprimez bien l'essence de ce billet.

Comme vous le dites, un billet sur l'autre côté de la médaille pourrait véhiculer des sentiments plus durs.