mercredi, juillet 09, 2008

Ébauche d'une compréhension du monde

J'adore cette période durant laquelle le petiot passe de l'état de grand bébé à celui de bambin dont la conscience s'éveille. Chaque jour, à travers différentes situations, on comprend qu'une lumière de plus vient de s'allumer et on observe la construction de ses idées, de sa conception du monde, de sa perception de la vie.

Ce qui nous semble très complexe est parfois très simple vu à travers les yeux d'un enfant et l'inverse est aussi vrai.

Voici donc un moment tendre de cet acabit...

Vingt-deux heures passées, fatiguée et croulant sous la chaleur accablante, je sors de ma douche froide pour aller lire dans mon lit en tentant de ne pas trop m'énerver des lamentations incessantes de Fred qui ne dort toujours pas.

Les lamentations se rapprochent lentement de ma chambre, ça sent le téteux à plein nez.

Dans le cadre de porte, sa Doudou en boule dans les bras, il ose réclamer à voix haute ce qu'il convoite avec évidence: "Moi veux faire des tolle-tolle avec maman."

Mon "Tu veux faire des colle-colle avec maman, toi!?" doit être invitant puisqu'il se rue à mes côtés et s'installe, visiblement satisfait de sa victoire.

Voyant le signet qui dépasse des pages de mon livre, il demande ce que c'est.

J'interrompts ma lecture et retourne le signet: "C'est un signet de Thomas pour garder la page du livre de maman."

Ses yeux deviennent ronds: "Ooooh, c'est Thôôômas. Moi va pas le miiser (briser), moi va faire attention. Ok maman?"

-Ok.

Il contemple la photo de son frère un moment puis l'embrasse tendrement avant de me le tendre pour que je fasse de même. Je m'exécute. Il le reprend, continue de le contempler. Je me replonge le nez dans mon livre.

-Thôôômas est dans le c'el, han maman?

-Oui, il est dans le ciel.

-Thôôômas est dans le c'el avec Papi.

-Oui mon minou, avec Papi.

-Maman?

-...

-Il est où Papi Denis?

-Chez lui, j'imagine.

-Aah.

Il contemple le signet à nouveau, l'embrasse, me le tend en exigeant que je l'embrasse à mon tour, puis le dépose sur son ventre.

-Moi va le mettre ici. Moi va faire attention pour pas le miiser (briser). Han maman?

-Oui, tu lui fais bien attention parce que maman y tient.

-Moi va aller avec papa-maman dans le c'el voir Thôôômas avec ton papa, ok?

C'est là que je m'emballe, vous imaginez bien. Non seulement parce que c'est la première fois qu'il propose d'aller rencontrer des membres importants de notre famille décédés mais aussi parce qu'il a compris que le papi absent de notre décor social depuis presque sept mois est MON père (mon fils de six ans commence tout juste à comprendre les complexes concepts des différentes générations et liens familiaux: tantes, oncles, neveux, beaux-parents, belle-soeur + toutes les variantes puisque nous sommes une famille recomposée.)

Je suis touchée également que déjà, il accorde un certain caractère sacré à ce qui concerne Thomas ou qui lui a appartenu. Que ses frères aient fait cela naturellement après son décès me touchait certes et je le comprenais parce qu'ils avaient tous une conscience plus poussée de ce qu'est la mort et donc avaient le réflexe naturel de chercher à préserver ce qu'il subsiste du disparu. J'ignorais cependant que ce même caractère pouvait se transmettre à un tout-petit même si le souvenir de Thomas ne possède pas de réelle racine chez lui, trop petit pour conserver une mémoire tangible de ce qui fut.

N'est-ce pas rassurant? Cela signifie que même absent, il puisse être envisageable de laisser une empreinte indélébile chez ceux qui restent et qui n'ont pas eu la chance de nous connaître davantage.

7 commentaires:

Nanou La Terre a dit...

Quel témoignage touchant.

J'ai pleuré comme une Madonne. Si les adultes peuvent être imprégnés à tout jamais d'un événement, alors, il faut imaginer les enfants.

Ton tout-petit, malgré son jeune âge, était là au moment du drame qui a bouleversé votre vie à tous.

Bien inconsciemment, il a senti, comme vous tous, la douleur et le caractère sacré de cette perte.

Ton petit sera, j'en suis certaine, quelqu'un de très sensible à la douleur et aux sentiments des autres.il est déjà très grand dans son coeur.

Tu m'inspires à écrire...

Une femme libre a dit...

C'est un grand privilège que d'être le témoin de ce développement de la pensée chez un être humain. Fascinant pour ceux qui prennent le temps d'observer. Vous en êtes et vous racontez si bien. Remarquable d'ailleurs que ces instants magiques se soient passés seul à seule, dans le calme de la nuit. Dans le tourbillon de la vie, il est parfois difficile de s'arrêter vraiment pour observer et goûter tout simplement ces instants précieux où l'enfant se révèle.

La Mère Michèle a dit...

Il les voit aussi dans tes yeux.

Tu es le catalyseur. Ces êtres chers t'habitent, sont en toi, parlent dans tes mots, caressent par ta voix.

On a juste le gout de lui faire une grosse colle à ton ti minou! ;o)

Solange a dit...

C'est un beau texte si bien écrit. Les enfants dans leur naiveté comprennent beaucoup de choses.

Encre a dit...

Quelle chance nous avons de pouvoir assister à cette découverte du monde et retrouver nous-mêmes, grâce à ces enfants, ce que fut pour nous aussi ce dévoilement du monde.

Le dernier paragraphe m'a beaucoup touchée. "Cela signifie que même absent, il puisse être envisageable de laisser une empreinte indélébile chez ceux qui restent et qui n'ont pas eu la chance de nous connaître davantage." Pour moi, c'est cela,l'âme.

Méli a dit...

Très émouvant et touchant... xoxo Je m'émerveille à tous les jours de l'évolution de ma fille...

Anne-Lise Nadeau a dit...

Ahhhhh! Tu me touches tellement avec tes mots, Grande Dame! J'ai les larmes aux yeux!

Décidément, je suis fascinée par ton talent de conteuse, ton soucis de l'image et du détail. On se sent là, devant la scène.

C'est beau. Très beau.