jeudi, juin 07, 2007

Solidarité humaine

Je me pose sans cesse des questions, et malheureusement, rarement des questions simples. Vraiment dommage, mais mes parents, lorsqu'ils m'ont conçue, bien que m'ayant plutôt bien réussie, ont oublié de doter mon cerveau et ses interminables questionnements existentiels d'un piton "off" .

En suspend dans mon esprit depuis quinze mois: cette question sur la compassion et les élans de ces deux mamans Algériennes...

Lorsque Thomas est décédé, la mère du meilleur ami de Fils Aîné (femme magnifiquement humaine et excellente couturière) a accepté de fabriquer l'intérieur de son cercueil. Elle a conçu pour Thomas un nid magnifique et y a brodé l'espiègle petite grenouille de son casse-tête préféré. Elle y mit, je crois, toute sa sincérité et sa compassion.

Plusieurs proches ont préparé pour nous des repas (une bonne chose, car durant plus d'une semaine, "j'oubliais" de manger, ne ressentais plus la faim, mais uniquement cette dévorante douleur de l'amputation maternelle). Une de mes cousines a préparé des tartes (délicieuses, dont nous avons mangé la dernière récemment), un organisme communautaire dont je faisais partie nous a apporté une quantité incroyable de nourriture et de plats préparés par leurs cuisines collectives, les autres mamans de la garderie de Thomas ont préparé aussi des repas.

Il y eut même un voisin à qui nous ne parlons pas beaucoup qui eut pour nous un geste qui me toucha profondément: environ deux semaines après la mort de notre fils, il vint frapper à notre porte pour nous dire qu'il avait préparé un gâteau le matin même et qu'il avait pensé faire une recette double pour nous en apporter un. Un délice de gâteau à la solidarité.

Nous avons reçu des cartes de personnes que nous ne connaissions pas et entre quatorze séances de larmes, nous riions de tenter d'imaginer qui pouvaient bien être ces inconnus.

Au salon funéraire, les éducatrices du service de garde, les professeurs des enfants avec chacune une grande enveloppe contenant les cartes de tous les élèves de la classe. Dans les cartes de Fils Aîné, des mots étonnamment touchants d'enfants de 11-12 ans. Dans celles de Grand-Charme également, de magnifiques mots d'enfants.

Ma famille, mon ami Alain qu'à peine une dizaine de jours avant, Thomas appelait sans cesse "gand-papa" (peu avant de mourir, Thomas hallucinait des grands-papas partout, c'était si mignon!), mes amies. Même mon ex est venu ici tous les jours s'occuper des enfants, du ménage, de la préparation des repas. Il était plutôt incongru de le voir changer la couche de ce bébé qui n'était pas le sien, mais il le faisait de bon coeur.

Le fils ado d'une amie et une autre amie ont proposé de s'occuper de Bébé durant les deux jours du salon funéraire. Ils se sont relayés pour les changements de couche, les dodos, le "caring".

Aussi, un camarade de classe de Fils Aîné est venu. Pas vraiment un ami, mais il était là, accompagné de sa mère, puis est allé naturellement porter une fleur à Fils Aîné qui, un peu embarrassé, l'a remercié. J'ai ressenti de la gratitude pour cette femme qui avait été sensible à nous qu'elle ne connaissait pas au point de se déplacer. Des tas de personnes venues pour nous et qui m'ont touchée par leur présence silencieuse. J'ai même ri intérieurement malgré ma torpeur et mon absence d'esprit en apercevant l'ancienne maîtresse de mon père!

Dans mes moments de mélancolie ou d'overdoses de responsabilités où j'ai l'impression de tout porter seule, je songe à ces moments de solidarité humaine et une bouffée de chaleur me réchauffe le coeur.

Pour certaines personnes nous connaissant moins bien, il pouvait sans doute être embêtant de ne pas trop savoir de quelle façon démontrer son empathie. Plusieurs personnes sont mal à l'aise face à la mort, doublement lorsqu'il s'agit de la mort d'un enfant.

Mes enfants, particulièrement Grand-Charme, ont beaucoup d'amis. J'ai toujours trouvé étrange et en même temps, été prise d'un profonde gratitude que deux mères Algériennes de ses copains pas particulièrement proches aient osé s'armer de courage et de solidarité pour venir vers nous là où les parents des amis Québécois et plus proches sont demeurés à distance.

La première maman est arrivée en trombe chez nous en se jetant littéralement dans nos bras en nous distribuant des "ma soeur, ma soeur, mon frère, je suis désolée, Ô ma soeur, mon frère!!!" à tours de bras en cherchant maladroitement des explications à une mort aussi subite qu'inattendue.

La deuxième, je ne lui avais jamais parlé, mais nos fils sont copains et elle nous a téléphoné pour nous offrir ses sympathies avec son bel et doux accent. J'en ai été fort touchée.

Je me suis depuis demandé si pour les membres de la communauté moins proches, il était normal, dans la culture algérienne, d'aller naturellement vers ses pairs lors des épreuves. Ou alors j'attribue à une culture des gestes qui appartiennent en fait uniquement aux individus qui les ont posés. C'est banal, direz-vous, le geste posé est le même au bout du compte, mais cette question ne me quitte pas.

Chez nous, pour les proches, les démonstrations d'empathie allaient de soit tandis que pour les membres plus éloignés, le contact était plus difficile, le tabou de la mort, le malaise, la culture plus individualiste créant une barrière. Devant l'hésitation, on occulte.

Il faudrait que je pense un jour remercier ces deux dames.

9 commentaires:

Yannou a dit...

Oui, je peux comprendre ton sentiment. À la mort de mon Parrain, j'ai été touchée de voir tous ces gens au salon funéraire mardi dernier. Et les larmes me venaient quand les gens étaient touchés. Sentir l'empathie et la compassion réelle des gens, peut importe leur lien à nous, est le plus beau cadeau qui soit dans le deuil à faire. J'ai bien hâte de lire ton livre sur le sujet.

Moi et ma couvée a dit...

Encore une fois tu as eu le don de partager avec nous un petit bout de Thomas avec tant de douceur. Bien sûr tu as voulu parler de ce que les tiers vous avaient apporté comme réconfort mais tu as laissé transparaitre une partie de toi aussi.

maree@nne a dit...

j'ai été parmis ces nombreuses personnes silencieuses qui étaient présente. j'accompagnais un copain dont la mort le paralyse....


heureuse qu'il y aille tant eu de gens pour vous accompagner dans cette Grande Douleur......

Laetitia a dit...

Encore une fois, une boule dans la gorge me monte quand je lis tes mots. J'aime beaucoup ce texte. Tu as su faire ressortir beaucoup de beauté de cette expérience. Et pour les deux madames, je crois bien que ce texte s'approche beaucoup d'un "merci" ;o)

Cyndie a dit...

Merci de partager ca avec nous. C'est touchant au max. On ressent toute ta douceur et ton amour pour ton petit Thomas...

Nathalie a dit...

Peut-être est-ce culturel, mais aussi simplement de l'empathie de femmes généreuses.

J'ai envie d'écrire quelque chose là-dessus mais je ne veux pas te voler ton blogue ;) Tu viendras lire chez nous ;)

Merci d'avoir partagé ce moment avec nous.

Anonyme a dit...

Je crois qu'il y a une part culturelle dans l'expression de la douleur et dans la solidarité maternelle. L'Algérie a beaucoup souffert et souffre encore. Ces mères partageaient ta souffrance pour sans doute en connaître le goût et elles étaient aussi de très bonnes personnes. Mais je crois que le sentiment exprimé, le dépassement face à cette perte insensée, lui est universel. Les parent (normalement) aiment profondément leurs enfants et donneraient ,s'ils en avaient le choix( ce qui est bien rare ici)leur propre vie pour sauver celle de leur petit.Quand tu parles de Thomas, c'est l'amour de mes enfants et la peur de les perdre qui me fait saisir l'ampleur de votre perte et me serre le coeur.En partageant tes émotions tu te fais du bien, mais tu redonnes aussi de la valeur aux témoignages d'empathie et de solidarité que nous offrons à ceux qui perdent des êtres aimés. Des gestes qui semblent dérisoires. Je suis contente de savoir qu'ils ont pu te toucher. La mort, la souffrance et la vieillesse au Québec ne sont pas vraiment conscientisées. Elles nous arrivent en pleine face quand c'est notre tour.
Merci pour de si belles réflexions, encore une fois elles me tirent des larmes.
France

FD a dit...

C'est un superbe texte que nous recevons aujourd'hui encore une fois... merci du cadeau. ça fait chaud au coeur tant de compassion et d'affection, ça redonne confiance.

Tangerine a dit...

Le fait que tu sois rendue dans ton cheminement à analyser, à avoir ces questionnements prouve que dans le processus du deuil tu as franchi une étape. Le pire doit être derrière toi , enfin je te le souhaite, car j'imagine facilement que souffrir de la perte d'un enfant équivaut à vivre avec un couteau planté dans le coeur. Et je comprends toutes les femmes qui t'ont soutenue. Si j'avais fait partie de ton entourage j'en aurais fait autant !