jeudi, janvier 11, 2007

Psychanalyse du Oh!

Vous connaissez certes les interjections habituelles: "hi!", "ah!" "oh!", "Ho! Ho! Ho!", "hein!?", etc.

Celle qui m'intéresse est le "oh!". Parce que, comme vous le savez, le "oh!" a beau n'être qu'un mariage de deux lettres, il peut exprimer différentes idées et autant d'émotions.

Il peut d'abord désigner la surprise ou l'étonnement de celui qui l'exprime. Il sait démontrer la joie, l'exaltation, le plaisir et même, LE Plaisir.

Celui qui prononce le "oh!" peut l'utiliser comme un "Eureka!" ou comme réponse à une subtilité qui lui est adressée en conciliabule dans un groupe.

Le "oh!" dont j'ai envie de vous parler est celui qui est empreint de désolation et d'empathie, celui qui par douleur, respect, perplexité, impuissance ou fraternité se suffit à lui seul, se passant aisément d'autres mots. Celui qui peut être tissé à moitié de la fibre du "oh!" d'étonnement.

Ce "oh!" est universel.

***

Quelques jours après le décès de leur fils, Grande-Dame et Grand-Homme se tapent un interminable magasinage aux Galeries d'Anjou. Le coeur n'y est pas, mais il faut impérativement être dignement vêtu pour l'Aurevoir Suprême.

Dans un couloir, une connaissance pleine d'enthousiasme interpelle Grand-Homme.

Grand-Homme se retourne, la connaissance délaisse femme et poussette pour se diriger vers lui, visiblement heureuse de la rencontre:

Connaissance (petit coup de poing sympathique sur l'épaule)-Hey! Comment ça va Grand-Homme! (Attend une réaction)...Je suis un tel du groupe scout XYZ! (yeux pleins d'espoir, attendant vraisemblablement l'illumination qui ne vient pas sur le visage de Grand-Homme)...Je suis untel... On s'est côtoyé dans tel contexte....

(Grand-Homme perdu) -Ah...(pas sûr)Oui...

Connaissance -Heille, qu'est-ce que tu deviens!?

Grand-homme, tentant de retrouver ses esprits -Euh, je suis déménagé, je...(soudainement allumé)....Euh, excuse-moi, je suis un peu perdu. Je viens de perdre mon fils, on est venu magasiner pour les funérailles et...

Connaissance, soudainement enfoncée dans le sol -Oh! Shit! Excuse...excuse-moi (reculant à chaque parole qu'il prononce vers la femme et la poussette)...excuse-moi, je dois vraiment y aller...désolé...je...(secouant la tête)...Faut vraiment...

***

Le téléphone sonne. Grand-Homme répond. Une femme enthousiaste surgit du bout du fil: "Bonjoooouur Grand-Homme! C'est Organisatrice, du Bloc Québécois! Je vous appelle au nom du député! On organise un cocktail pour tous ceux qui nous ont aidé durant la campagne. Évidemment, Grande-Dame et vous êtes invités..."

Grand-Homme: "Euh...excusez-moi Organisatrice, mais j'ai des gens à la maison actuellement. Nous venons de perdre un fils, sommes en train d'organiser ses funérailles. Nous n'avons pas vraiment le coeur à fêter la victoire du député..."

Organisatrice, aterrée et étouffant un sanglot -Oooh!...Je m'excuse, je comprends très bien...je suis désolée, je vous offre mes sympathies...(...)

***

Grande-Dame téléphone chez le pédiatre.

Secrétaire -Bureau du pédiatre, bonjouuuur!

Grande-Dame -Bonjour, j'aurais besoin d'un rendez-vous rapidement.

Secrétaire -Oui, c'est pour quel enfant?

Grande-Dame -Bébé Chouchounet.

Secrétaire, fouillant dans l'ordinateur -Oh. Je vois dans votre dossier que vous avez raté votre rendez-vous avec Bébé Chouchounet la semaine dernière. Vous connaissez notre politique à ce sujet, hum? Vous n'avez pas pris la peine de nous aviser, on met donc une note à votre dossier et au bout de trois notes...

Grande-Dame -Écoutez Madame, je connais bien votre politique, mais nous avons perdu un de nos fils et la semaine dernière, nous étions dans l'organisation des funérailles et actuellement, nous sommes tout à fait désorganisés. J'ai besoin de voir le pédiatre rapidement pour notre Bébé. Et j'ai envie de vous demander votre indulgence pour la note au dossier...

Secrétaire -Oh! Oui, je comprends. Je m'en occupe tout de suite, Madame.

***

Nous rénovons notre cuisine. Le menuisier a emmené son fils, un ado attardé fin trentaine qui obstine son père sur tout.

Les enfants se préparent pour l'école, il y a beaucoup de va-et-vient dans la maison.

Le fils regarde le va-et-vient, me regarde, me fait un pseudo-sourire et me lance: "Vous en avez combien? Trois, quatre?"

Grand-Homme -Cinq.

Grande-Dame -Six.

Le fils éclate de rire devant l'incohérence :"Ben là! Vous en avez cinq ou six?"

Grand-Homme, compréhensif -C'est que nous venons d'en perdre un.

Le fils -Ooh. (enfoncé dans le sol)...(faiblement)Scusez.

***

Le gars du CPE, à l'éducatrice-à-la-généreuse-poitrine -Écoute M-J, j'ai reçu de l'ancien CPE les dossiers de tes enfants de garderie. Toutefois, pour les enfants du couple Grande-Dame-Grand-Homme, j'ai bien le dossier de Petit Caractère, mais le dossier du petit Thomas ne m'a pas été transféré...

Éducatrice, étonnée de la situation -Euh...C'est parce que... Thomas est décédé il y a quelques semaines...

Le gars du CPE -Oooh...!

***

Grande-Dame fait son épicerie. Une connaissance pas-vue-depuis-longtemps l'interpelle, enthousiaste (qui ne le serait pas à sa rencontre?): "Heeyy! Comment ça va? (Heureuse) Qu'est-ce que tu deviens?"

Grande-Dame, souriante -Euh, ça... va... J'ai perdu un de mes enfants récemment, ça teinte toute ma vie, j'apprends à vivre avec ce nouvel état...(haussement d'épaule)

Connaissance, désolée et pleine de compassion dans le regard -Ooooh!...Mes sympathies...(...)

***

Grande-Dame et Grand-Homme se présentent à l'hôpital avec leur bébé. La secrétaire voit Bébé, demande sa carte d'hôpital.

Grand-Homme, perplexe -Euh...on n'a pas de carte. On vient rencontrer le Dr. Untel pour discuter du dossier coroner de notre enfant décédé.

Secrétaire -Ooh!....Asseyez-vous.

***

Grande-Dame est à la pharmacie. La caissière lui demande: "Bonjouuur! Vous allez bien?"

Grande-Dame, doucement -Oui, merci.

La caissère poursuit sa transaction. Grande-Dame allume enfin et lève les yeux vers la jeune fille: "C'est tellement ironique! Vous me demandez si je vais bien, je vous réponds systématiquement oui, mais en réalité, ça ne va pas du tout. Je m'en vais aux funérailles de mon fils aujourd'hui".

Pauvre caissière embarassée, émue, compatissante et sans mots -Oooh!.

***

Situations inconfortables, n'est-ce pas. Ooh! Pas pour nous. Pour les autres. Comment auraient-ils pu savoir? Ils sont persuadés d'avoir fait une bévue impardonnable alors qu'aucune vigilance n'aurait pu les immuniser contre le malaise.

Le "ooh!!" est définitivement ce qui exprime de façon la plus concise ce que tout humain ressent devant le malheur de ses frères. C'est indéniablement la plus simple expression d'impuissance et de compassion humaine devant le malheur d'autrui, au même titre qu'un regard chargé d'émotion, une main sur l'épaule, un voisin qui vient timidement porter un gâteau ou un pâté chinois, une simple carte avec quelques mots du coeur ou une étreinte sincère et spontanée.

9 commentaires:

FD a dit...

Je ne dirais pas Ohhh... alors. Très émouvant. J'en ai des oh coincés plein la poitrine.

Grande Dame a dit...

fd, je pense que c'est un réflexe de le dire. Quand on est soudainement pris de court et qu'on ne s'attend tellement pas à devoir gérer rapidement une réponse exaustive, le "oh!" fait son boulot et on comprend. ;-)

Anonyme a dit...

Quand j'ai appris la nouvelle, c'était très irréel, voire même impossible. Comme si j'attendais que tu me rappelles pour me dire que finalement... il était sauvé!

Je suppose qu'en tant que parents ont doit avoir cette même impression, mais amplifiée sur une plus longue période. Je me trompe peut-être...

Aujourd'hui, mon "Ohhh!", serait une interjection empreinte d'admiration pour le couple solide que vous formez. Ça en prend de l'amour pour rester ensemble dans l'épreuve!

Anonyme a dit...

Ohhh!

On est tellement maladroit, bouche bée, on s'empaitre, on sait pas quoi dire, c'est un coup d'poing en plein coeur...

Aimer les gens n'est pas nécessairement confortable, mais Dieu que c'est bon :-)

Gros calin ma louloutte xoxoxox

Belle D'ivory a dit...

Moi aussi c,est un ohhhh d'admiration. Pour la personne que était déjà et que es maintenant...Comment dire. Tu avais certaines très grandes qualités à mes yeux et cette grande épreuve les a afinées, les a amplifiées. Ce texte le représente tellement bien.. Au lieu de te renfermer sur ta peine, aigrie et amère comme tu aurais pu légitiment le vivre, tu t'es encore plus ouverte aux autres, toujours pleine de compassion, d'empathie, et l'exprimant d'une façon toujours juste. Tu comprends et perçois tellement plus loin que la simple apparence. Aux funérailles, je n,ai même pas eu la capacité de te dire un "oh" quelque chose mais tu as vu dans mon regard tout ce qu'il y avait à y lire.

bibitte a dit...

Je viens de me taper, en rafale, la lecture de tout tes billets depuis le début de ton blogue. C'est Zia des Pécadilles qui m'a amené chez toi. Je suis toute chamboulée. D'aimer ta façon d'écrire, d'être interpellée par ton statut de mère de famille nombreuse, et, on n'y peut rien, lorsque l'on est maman, suffit qu'une autre perde son enfant pour que le coeur nous déchire àa nous aussi.
Tu as vraiment bien choisi ton nom...Grande Dame.
Au plaisir

Nathalie a dit...

En effet ohhh! Et oh que tu me touches. Merci!

Yannou a dit...

Je pratique le yoga du son. Le "ooh", grave et bas de nature, est émis dans le ventre. Chaque son résonne dans une partie spécifique du corps, et porte des liens émotifs et physiques très instinctifs. Les sentiments bruts (peur, joie, tristesse) sont très physiques, et sonores. Le "ooh" permet de s'enraciner à la terre. Les différents sons vont comme suit:
e - bassin (encrage, comme quand on soupire pour se ramener: eeee)
o- ventre, tripes (de la peur viscérale à l'émerveillement)
ou- plexus solaire (courage, force)
a- coeur (amour)
é- gorges (communication, voix)
i- tête (élévation, peur aussi, mais de nature psychologique: comme une personne qui a peur des arraignées qui crie: iiii)
u- couronne, dessus de la tête (connection au ciel)

Un exercice pour permettre de se "réenligner" consiste à lier tous ces sons, dans un seul souffle. Après un peu de pratique, on les sent bien traverser notre corps. C'est très agréable. Ça donne: eeeoooooooououououaaaayyyyééééiiiiiuuuuuu

Et après on se sent tellement bien!

Tangerine du Québec a dit...

C'est vrai que dans de telles occasions on ne sait vraiment pas quoi dire pour traduire notre surprise, notre chagrin, dans ces cas-là le ohhh sort comme un réflexe..