mercredi, mars 14, 2007

Le supplice du quinze minutes

En arrivant à la maison après avoir été chercher Bébé à la garderie et les trois autres à l'école, quotidiennement, chaotique topo: les trois "moyens" se bousculent dans l'entrée, les bottes revolent, les boîtes à lunch également, les manteaux sont approximativement accrochés et les salopettes d'hiver s'empilent sur le plancher.

Comme je suis souvent la dernière entrée parce que je dois sortir Bébé de son siège d'auto, j'entre dans le fouillis total de mes prédécesseurs.

Ils sont là, tous les trois, debout au milieu de leur bordel "correctement" ramassé (dans leur tête).

De pied ferme, ils m'attendent.

À peine la porte entrouverte, ils se ruent sur moi et m'affligent de questions étourdissantes à la manière des journalistes en conférence de presse après la déclaration percutante d'un politicien.

Douceur -Maman, je peux jouer à-

Grand-Charme -J'PEUXJOUERÀL'ORDI?

Douceur, insulté -l'ordi? HEY! JE L'AI DEMANDÉ AVANT!

Grand-Charme -J'aiétéplusvitequetoi!

Petit Caractère, mielleux tandis que les deux autres s'obstinent -Mamaaaan, huuuummmm, (flattant mon bras supportant toujours le poids de mon sac, du sac d'épicerie et du bébé pas encore déposé) je peux jouer à l'ordi?

Grand Homme, impératif -Les gars! Faites de la place!

Grande-Dame, étourdie, avec une voix qu'elle croit ferme -Lâchez-moi avec l'ordi, je ne suis même pas déshabillée!

Je dépose -enfin- Bébé. Puis les sacs.

Douceur -Mamaaaan! Je peux prendre des biscottes?

Petit Caractère, vidant son sac d'école et avançant vers moi pour me tendre un papier HYPER IMPORTANT -Je peux prendre une pomme? Ou un morceau de fromage?

Grande-Dame, impatiente -Ne me demandez rien avant QUINZE minutes! Laissez-moi me déshabiller, je vais ensuite défaire les sacs et vous préparer une collation et pour l'ordi, pour l'instant, c'est NON.

Petit Caractère, me tendant ce fameux papier HYPER-IMPORTANT-QUE-LE-PROFESSEUR-A-DEMANDÉ-DE-ME-DONNER C'EST-POUR-AVERTIR-QUE-TU-DOIS-TOUJOURS-ÉCRIRE-MON-NOM-SUR-LE-PLAT-DE-MON-LUNCH-POUR NE-PAS-LE-MÉLANGER-AVEC-CELUI-DES-AMIS tandis que je cours après Bébé pour le déshabiller en tentant d'enlever moi-même mes bottes et mon foulard -Mamaaaan...hummmm...est-ce que ça fait quinze minutes? Heiiiiin? (regard suppliant de petit chien battu)

Grande-Dame, venant tout juste d'attraper par le capuchon Bébé qui tente d'échapper à la torture de se faire déshabiller -Non, ça ne fait pas quinze minutes. Accroche ton manteau, vide et range ta boîte à lunch, va jouer, va écouter la télé, fais quelque chose ailleurs mais laisse-moi respirer MON air pour les quinze prochaines minutes. Je te le dirai lorsque la collation sera prête.

Je déshabille enfin la Bête tandis que Petit Caractère insiste -Je peux t'aider pour la collation?

Grande-Dame, fatiguée, soupirante et tentant d'enterrer le vacarme de Bébé qui hurle -Non. Va jouer.

Petit Caractère, mielleux -Pourquoi?

Grande-Dame -VA JOUER!!!!

Petit Caractère -Ouiii maiiiis mamaaaan...

Je ferme les yeux, répète mon mantra dans ma tête: "Respiiiire... Ne-pas-songer-à-enfermer-un-enfant-dans-un-garde-robe-insonorisé-et-capitonné... Respiiiiiiire... Ne-pas-songer-à-enfermer-un-enfant-dans-un-garde-robe-insonorisé-et-capitonné...Respiiire..."

Petit Caractère, tirant sur ma manche -Maman?

Bébé est parti gambader, je me lève, saisis Petit Caractère qui comprend qu'il a dépassé mes bornes, le descends dans sa chambre en ignorant son pleurnichage et referme la porte derrière moi.

En remontant, je l'entends hurler: "Mamaaan? Est-ce que ça faiiit quiiiinze minuuuutes??"

En haut de l'escalier, je soupire. Trois secondes de silence apparent. Quel délice. Que j'apprécie le silence!

Je croise Grand-Charme dans le couloir, bien concentré. Il répète, lui aussi, son mantra: "Nepasdérangermaman... nepascéderàlatentationdeluidemanderpourjoueràl'ordi... nepasdérangermaman... nepascéderàlatentationdeluidemanderpourjoueràl'ordi....."

Brave garçon.

Douceur revient à la charge en soupirant -Maman (haussement d'épaule). J'm'ennuiiiiie! J'ai riiiien à faiiiire! Je sais que je dois pas te déranger avant quinze minutes, mais (soupir) c'est difficile!"

J'offre un soupir en guise de réponse. Mais pourquoi se fie-t-on toujours à moi pour trouver des solutions au désennui? Pourquoi, surtout, me laisse-t-on toujours sous-entendre que l'ordinateur est le seul objet de désennui dans cette maison?

J'enlève mon manteau et la botte restante et m'asseois sur le plancher de la cuisine, appréciant le divin bonheur du silence sur ma céramique sale.

Douceur revient avec ses gants blancs -Quand est-ce que la collation va être prête?

Petit Caractère, du fin fond de la maison -Est-ce que ça faiiiit quiiiinze minuuuutes? Est-ce que je peux sortiiiir de ma chaaambre?

Un-deux-trois, je m'auto-botte le derrière pour préparer la salvatrice collation et j'appelle les garçons. Repus, ils sont généralement plus silencieux...quoique ces braves petits mousquetaires savent toujours m'étonner!

J'autorise Grand-Charme à jouer à l'ordi. Les deux autres se mettent à pleurnicher sous prétexte "qu'ils l'avaient demandé en premier". Après le choc de "l'injustice" passé, ils se planquent derrière leur frère pour le regarder jouer.

Préparer le repas dans le calme, quel bonheur!

***

En phase exploratoire pour trouver un fonctionnement plus harmonieux, j'ai découvert récemment une méthode pour pallier aux lacunes du "quinze minutes" de paix réclamé en rentrant.

"Quinze minutes" étant un concept trop abstrait pour mes "deux du milieux", âgés de cinq et sept ans, dorénavant, l'indicateur par excellence est le port du manteau: interdiction formelle de me demander quoi que ce soit si j'ai encore mon manteau sur le dos.

Si, par mégarde, l'un d'entre eux s'échappe, j'appelle à l'observation -Est-ce que j'ai encore mon manteau? Oui? Alors tu patientes!

Grand-Charme, théâtral, découvrit il y a quelques semaines les vertus de la galanterie. Se tenant droit et fier derrière moi et empruntant un chic accent Français, il me suivait au pas en faisant le geste d'un courtois valet désirant aimablement m'aider à me dévêtir (solennel): "Madame! Votre manteau, je vous prie."

Charmée, je ne pouvais résister à son gentlemanisme alors, triomphant, il gagnait le droit de me bombarder de demandes...et je retombais dans le même panneau d'intense harcèlement pré-repas. Alerte: PIÈGE!!!!

Petit Caractère, quant à lui, ne savait pas faire la différence entre un "vrai" manteau d'hiver et un veston. Je gagnais donc quelques minutes si je portais un veston de tailleur sous mon manteau. Cela n'empêchait pas qu'il me collait aux fesses dans la maison pour être sûr d'être le premier à formuler sa demande au moment où je retirerais ma veste. Évidemment, une fois la différence observée, j'ai encore perdu de précieuses minutes de paix.

J'ai développé, hier soir, une nouvelle astuce: je garde carrément mon manteau. Épuisée de ma folle journée, en fin d'après-midi, je m'étendis sur le divan en quête de quelques minutes de répit avant de débuter la préparation du repas.

Mes mousquetaires me tournaient autour comme des mouches autour d'une poubelle hommes autour d'une jolie femme, guettant LE moment tant attendu du retrait du manteau.

Petit Caractère, rongeant son frein, développa donc aussi une nouvelle astuce (loi de la sélection naturelle: adapte-toi ou crève). Après environ sept interminables minutes d'attente, il vint s'accroupir près du divan où je tentais de rassembler mes énergies pour la préparation du repas.

Langoureusement, avec son sourire enjôleur en me flattant l'épaule: "Ma belle maman, aimerais-tu que je te caresse le dos?"

Méfiante, je le toisai longuement. Il tenta de garder son sérieux.

Grande-Dame -Je te vois venir, petit fûté.

Petit Caractère, de bonne foi -Oh non maman, ce n'est pas ce que tu penses...

Je le regardai sans rien dire et il prit mon silence comme une approbation. Lentement, il retira un de mes bras d'une manche de manteau. Je ne le repoussai pas. Petit victoire pour lui.

Doucement, il commença à me flatter l'épaule, puis le dos en se penchant vers moi: "Est-ce que mes caresses te font du bien? (grand sourire)

Grande-Dame, affirmative, le toisant toujours -MmmmMmm.

Petit Caractère Futé -Aimerais-tu que je caresse aussi ton autre épaule?

Ainsi, en me prenant par les sentiments, il m'a eue à l'usure.

Honteusement, je l'avoue, j'ai cédé.

10 commentaires:

Caroline a dit...

Wow...Enfin je viens de trouver l'idee la plus géniale!! Mon manteau !! Ahhhhh ouiiiii Personne ne parle a maman tant et aussi longtemps qu'elle a son manteau sur le doooooos!!!!

MERCI GRANDE DAME!!!!


P.S. Je te laisserai savoir si ca fonctionne avec mes 3 monstres

;)

nats a dit...

Un autre truc... trois ordi ou machins du genre nintendo et cie ;-)
La sainte paix assurée!

Je t'agace ma chère, je connais ta réticence face à ces objets avilisants :-)

Tes tranches de vie sont toujours aussi savoureuses.

Enidan a dit...

Moins pratique à 30 degré... ;o))

Mais idée géniale j'en conviens !!

Moi et ma couvée a dit...

Étourdissant!!!
Mais géniale l'idée du manteau.
En été... ça sera un chapeau ou les lunettes soleil..

Fredesk a dit...

Merci de me faire rire autant :o)

Je suppose que vous racontez la plus pure vérité de votre quotitien mais... c'est drôle comme tout quand même. :)))

FD a dit...

J'ai beaucoup ri... jaune ! par delà l'océan, je me serais crue chez moi ! Pile pareil (sauf le coup du manteau) Mais ici ça commence dès la voiture, avec "qui va s'assoir devant à coté de maman"...

Grande Dame a dit...

Caroline, ainsi, je ne suis pas la seule aux prises avec cette torture quotidienne?

Nats, acheter la paix? Non merci!

enidan, Moi et ma couvée: effectivement, je devrai adapter mes méthodes pour l'été. Développer une nouvelle stratégie sera un bien moindre mal pour toutes les précieuses minutes de silence que je gagnerai.

Fredesk, bienvenue chez moi!

Fd, la voiture aussi est un phénomène transatranlique alors?

:-)

Grande Dame a dit...

Oups! "transatlantique', disais-je!!

TouchTheSky a dit...

J'aime bien tes histoires... ça donne le goût d'avoir des enfants avant le temps! :)

Grande Dame a dit...

Toutchthesky...bienvenue!! :-)