mercredi, février 18, 2009

Le conditionnel

Je redoutais la recrudescence du vide à cette période, celle des inscriptions à l’école pour septembre. Mes scolaires sont tous déjà réinscris mais je savais, évidemment, que mon Thomas ne ferait pas partie des tout-petits dont le sac pendouille presque jusqu’au sol tellement il est disproportionné sur leur frêle dos dès qu’arrivera septembre.

N’empêche. Je l’aurais imaginé, moi, parmi eux, et chaque fois que je les verrai, ces maternels, je ne pourrai qu’y voir le visage du mien, traits quelque peu vieillis, en filigrane.

Ces dernières années, il aurait apprivoisé l’école parce qu’elle fait partie intégrante de la réalité de notre famille. Nous aurions souvent fait référence au moment où il serait grand et qu’il y irait, lui aussi, comme ses frères et il aurait trépigné d’impatience d’avoir enfin franchi cette ligne temporelle. Il aurait, lui aussi, mis un pied dans l’institution capitale qu'est l’école.

Il aurait peut-être été un brin insécur devant la nouveauté comme il l’était à la garderie, à la halte ainsi qu’un peu partout ailleurs les derniers temps avant de nous quitter. Nous aurions tenté de le rassurer et ses frères y auraient été de leurs mille anecdotes sur l’école pour le faire rire ou l’inquiéter davantage.

Peut-être aurait-il été au-dessus de ses affaires, aussi. Il était si particulier, notre Thomas, tellement troublant, tellement puissant dans ses intenses yeux brun foncé. Vulnérable, aussi, comme un enfant, mais autrement. Un je-ne-sais-quoi de difficilement définissable, je vous en ai déjà parlé. Dans mes précieux souvenirs, c’est toujours la lucidité et la profondeur de son regard qui me chavirent. Comme s’il savait (et avec du recul, on se rend compte que tout était en place pour que l’on puisse dire que nous aussi, on savait. Je savais.).

Il aurait soufflé ses cinq bougies à la fin de mars et nous lui aurions préparé un gros gâteau au chocolat. Peut-être même l’aurions-nous préparé ensemble.

La fin de l’été serait arrivée, nous aurions été lui acheter un beau sac à dos, il se serait plu à ranger un tas de trucs inutiles à l’intérieur juste pour le plaisir de trimballer sur son dos un sac. Son sac. Son papa aurait personnalisé ses étiquettes comme il le fait avec celles de ses frères et j’aurais été heureuse de voir son nom partout comme autant de marques de sa présence parmi nous.

Nous lui aurions acheté une belle boîte à lunch qu’il aurait choisie lui-même. Il aimait tellement les boîtes à lunchs, Thomas! Combien de fois a-t-il simulé partir à l’école avec la boîte à lunch de Grand-Charme sur l’épaule en faisant le tour de la famille pour saluer tout le monde avant son départ imaginaire?

Nous aurions pris plaisir à aller magasiner pour lui de nouveaux souliers et quelques vêtements (si tant est que la mamie friande de magasinage pour ses petits-enfants n’avait pas déjà pris les devants pour nous), aurions été visiter sa classe. Peut-être aurait-il été dans la classe de la douce Johanne, ou encore dans celle de la jeune et jolie enseignante, celle qui dévore à tue-tête des yeux un des deux profs masculins de l’école.

Comme tous les autres, il aurait appris à prendre son rang, il aurait intégré le code de vie de l’école, il aurait appris à nouer ses lacets. Les premiers jours, j’aurais fait le trajet à pieds avec tous mes primaires. Puis, ses grands protecteurs de frères auraient été heureux de le prendre sous leur aile et tous les matins, puis tous les soirs, ils auraient marché ensemble pour rentrer à la maison.

Il aurait fait comme sa fratrie à son retour de l’école, se serait éparpillé dans l’entrée et j’aurais rouspété pour qu’il vienne défaire sa boîte à lunch, ramasser son sac, accrocher son manteau. Il se serait peut-être empressé de me raconter les découvertes de la journée, ses petits malheurs, le nom de ses nouveaux amis ou son inquiétude de ne pas encore en avoir. Peut-être aurait-il été un élève dissipé, drôle, sérieux, solitaire. Peut-être aurait-il été dyslexique, timide, rassembleur, doué en maths. Peut-être aurait-il fait comme sa mère au même âge et subtilisé un vêtement dans le coin poupée de la maternelle pour ensuite porter sur sa conscience ce geste répréhensible? Aurait-il été extraverti, coloré, pétillant et boudeur comme sa mère au même âge ou sage, exemplaire,(apparemment) irréprochable comme son papa? Peut-être aurait-il été la force tranquille que je percevais chez lui? Qu’en saurais-je jamais? Quelles auraient été les couleurs qu’il aurait rajoutées à la palette de sa personnalité?

Il serait devenu un enfant parmi tant d’autres comme autant de petites taches de couleurs constituant l’unicité d’un groupe mais pour moi, il aurait été mon petit-Thomas-devenu-grand qui rentre à la maternelle.

(Évidemment, effet papillon oblige, tout notre contexte de vie aurait été différent. Je n’aurais peut-être pas sabordé mon entreprise, je serais peut-être retournée travailler à l’extérieur, je n’aurais pas eu besoin d’écrire ce livre…On peut spéculer tellement loin avec des si! Et chose certaine, aussi, notre exquise Béatrice ne serait pas entrée dans notre vie si son grand frère n’en était pas brutalement sorti…)

17 commentaires:

Les Chroniques de la Couvée a dit...

Ça doit être un drôle de sentiment de regretté Thomas, tout en sachant que Béa ne serait sans doute pas là.
Tout un tiraillement.

Pur bonheur a dit...

Ta réflexion est tout à fait normale. Ils sont à peine nés que nous les voyons déjà à l'université, leur route toute tracée.
Ces temps-ci tu dois y penser plus souvent avec ce qui est arrivé chez les Cornus...
On croit à tort qu'en 2009 la médecine est super-évoluée, vous me faites réaliser qu'elle ne l'est pas du tout. C'est révoltant quand on y pense...

Schizo[~Cath] a dit...

Le cercle vicieux, je le connais aussi.
Si ma fille était là, mon Félix ne serait pas là. Être contente que Félix soit là c'est comme si j'étais contente que Marie ne soit pas là. Et souhaiter avoir eu ma fille c'est comme souhaiter ne pas avoir mon fils. Alors quand je pense trop à ça, j'arrête d'y penser.

Tous les "si" me font tous les jours un peu plus de peine. J'préférais quand les si me menaient à Paris.

Marie-Madeleine a dit...

Je découvre ton blog avec ce billet très émouvant.

Mme Cornue a dit...

C'Est justement ce qui me fait le plus peur... En quelques jours, je suis passée de "je ne veux plus jamais vivre ça alors oust les envies de bedaine" à " j'ignore si je serai capable de passer par-dessus cette envie de bébé" à " comment je ferai pour ne pas virer folle avec un autre bébé tout en sachant que si Benjamin était là, cet autre être n'y serait pas"...

Le temps nous dira si oui ou non nous en aurons un autre, mais sache que je t'admire beaucoup dans ta démarche et dans ta façon de faire ta vie "après" la grande noirceur.

Anonyme a dit...

http://voldemots.blogspot.com/ http://www.petassecapitaliste.fr/ et femme libre comme si de rien n était ;D & http://kanya.over-blog.com/ et...http://www.penelope-jolicoeur.com/page/4/, le trône, quelle merveille de sagacité. Ah y a ça, aussi :D
http://www.traou.net/blog/,copine de tarquine,grandeclasse comme d'habitude.... ah,cesblogs du pouvoirs qui lynchent lesgens qui s'expriment avec l'argent public.... allez hop,et puis ça aussi...http://plagiat.ec-lille.fr/

M comme...Maman a dit...

quels sentiments paradoxes...quelle torture pour un coeur de mère!
Mes pensées sont avec toi.

Anne-Lune a dit...

On dit que le temps arrange les choses. Pourtant, dans le cas de la perte d'un enfant, j'ai l'impression qu'on ne peut cesser de voir ce qu'aurait pu être la vie et le passage d'étapes importantes avec lui.

Je te fais un gros câlin, Grande Dame.

Véro la femme d'un militaire a dit...

j'ai lu...

pistache a dit...

Tout un tiraillement.


Moi j'ai déja pense ca avec mes deux fausses couches.

Laetitia a dit...

Mon Iris aussi, aurait eu cinq ans cette année, si...
Et je n'aurais peut-être pas eu mon Isaac si Iris était parmi nous. Comment savoir ? Quel que soit le nombre des enfants, il en manquera toujours un, il y aura toujours ce creux dans la nichée, ce petit espace tiède réservé au petit disparu, au petit qu'on continue à aimer malgré l'absence.
Pensées toutes douces à l'approche de cet anniversaire redoutable...

Nanou La Terre a dit...

Grande Dame,

ton billet me fait réaliser que tout se passe comme çà dans ma tête aussi malgré le fait que je ne connaissais pas mon bébé.

En 2001 je suis tombée enceinte, c'était une grossesse très désirée. J'ai fait une fausse-couche et j'en ai souffert comme c'est pas possible, le curtage n'aidant pas.

Elle aurait eu 7 ans vers la mi-mars. Je dis " elle" car je suis convaincue que c'était une fille. Tu vas trouver que c'est fou, mais sa senteur est à l'intérieur de moi.

Toute mes pensées t'accompagnent.

Grande Dame a dit...

Laetitia! Comme je suis contente de te lire! Il y a un bon moment déjà que je me dis que je dois te courrieller pour prendre de tes nouvelles. Je suis heureuse que tu m'aies laissé un mot.

SchizoCath, Marie-Madeleine, bienvenue!

Mme Cornue, j'ai écrit un billet à ce sujet. Mars 2008. Échos intérieurs d'un boum-boum...

On pourrait penser que l'absence laisse un vide (et c'est vrai!) mais un vide ce n'est tellement pas rien! C'est tellement rempli de précieux!

Anonyme a dit...

Je n'ai pas vécu ce tiraillement. Je ne peux que m'imaginer. Chaque fois que je lis un billet comme celui-là, cela me fait réaliser que ceux que l'on aime nous sont prêtés. Qu'on ne sait jamais. Et à quel point il faut profiter de tous les petits moments que la vie nous offre. Merci.

Ton petit Thomas n'aurait pas été un enfant parmi les autres... comme tous tes autres enfants d'ailleurs :) Et tu sais, c'est merveilleux parce que non seulement il continue à vivre dans tes pensées, mais il grandit également. Et toi aussi.

Mon frère me dit souvent que si sa petite Lili était là, il n'aurait pas son beau Noah. Que s'il avait le choix, il ne pourrait pas choisir entre ses deux enfants, même s'il n'a pas eu le temps de connaître sa Lili. L'amour, c'est inconditionnel. Chose sûre, Noah ne remplace pas Lili. Ce sont un frère et une soeur qui ne se rencontreront jamais, mais dont l'existence est liée à jamais.

Je t'embrasse,

Virginie

Grande Dame a dit...

C'est très véridique ce que tu écris Virginie. Pas de rencontre, mais un lien existe quand même.

L'aubergiste en devoir a dit...

"On pourrait penser que l'absence laisse un vide (et c'est vrai!) mais un vide ce n'est tellement pas rien! C'est tellement rempli de précieux!"

C'est tellement vrai: la dernière fois que j'ai pensé à mon trou dans le coeur (c'est comme ça que je l'appelle), j'ai décidé d'y transplanter des tonnes de fleurs colorées et je m'imagine le capitaine avec des minis gants de jardinier qui prend soin de ce jardin avec l'aide de petit frère en devenir.

À chaque fois, ça me fait un bien immense...

Laetitia a dit...

Moi aussi, ça me fait plaisir de te lire et d'avoir de tes nouvelles, Grande Dame.
Si tu veux en avoir des miennes, il y a un lien quelque part dans ce message ;-)