mardi, février 20, 2007

Déprimer en paix

Voilà que tout est en place pour me permettre de déprimer en paix. Mon Grand Homme, contraint par une blonde exécrable et découragée (question de garnir la vie d'une agréable diversité), a fait ce qu'il fallait pour s'assurer de mes bonnes grâces : bougies, silence, doux Tia Maria et porte du bureau fermée.

Cette dernière semaine, j'ai surfé sur un regain d'énergie exceptionnel. Vous savez, cette stimulation subite qui rend tout plus facile parce que quelque chose de bien nous attend dans pas long, ce dernier élan qu'on est heureux de se donner parce qu'un élément motivateur nous tire par en avant?

Dans mon cas, cet élément motivateur, c'était bien sûre cette île au dictateur mourrant, ce sable blanc dans lequel j'aurais pu marcher longuement, cette eau turquoise à des centaines de kilomètres de chez moi, ce dépaysement total, cette absence de responsabilité. Le vide imposé joliment dans ma folle tête.

Persuadée qu'il se présentait enfin à moi une opportunité que j'avais la latitude et la volonté nécessaires pour saisir, c'est tout le quotidien qui me semblait allégé. Il se passait ENFIN quelque chose d'EXCITANT dans MA VIE! Quelque chose pour me réénergiser pour mieux poursuivre ensuite. Une trêve dans ma dense existence.

Eh bien voilà que je suis tombée de ma rose utopie. Il n'y a plus même de place pour l'espoir: ma demande de certificat de naissance, même en accéléré, ne pourra être traitée à temps. Mon frère finalise les derniers préparatifs ce soir, et ce sera sans moi.

Ma déception rend vraiment cette journée (au préalable de travers) doublement déprimante.

Après le repas, je me suis enfermée dans une pièce sombre pour cuver ma déprime en paix. Ma Douceur de sept ans est partie à ma recherche, puis voilà Petit Caractère qui s'est joint à nous. À travers l'obscurité, il m'a lancé, en me caressant le genou: "Pourquoi tu es ici? Hm, maman?"

Grande-Dame (soupir) -(...)

Douceur, désinvolte et affirmatif -Elle est triste. C'est parce que Thomas est mort.

Étonnée, je relèvai la tête: "Ça n'a rien à voir mon Lou. Je suis déprimée, c'est tout."

***

Le commentaire de ma Douceur m'a fait réaliser que depuis la mort de Thomas, il ne m'est plus permis de déprimer gratuitement, comme mes pairs vierges de deuil, aux yeux de mes enfants. Si je suis pensive, silencieuse, triste ou découragée, mes mousquetaires attribuent naturellement mes états d'âme au décès de leur frère (il faut dire que j'ai aussi cette naïve, magique et perverse pensée que peu importe la raison de mes soucis, tous les pépins du quotidien deviendraient inexistants si Thomas était encore parmi nous, comme si aucun tracas n'avait existé de son vivant).

Il y a quelques mois, après une soirée vraiment moche ou je finis par m'effondrer en larmes dans la salle de bain, Petit Caractère était venu doucement vers moi : "T'as de la peine parce que Thomas est mort? Hein maman? C'est pour ça que tu pleures?"

Grand-Homme lui avait alors fait signe que non et lui avait demandé gentiment de nous laisser. Il avait tout de même osé, avant de sortir, une autre question qui m'avait fait sourire à travers mes larmes: "Est-ce que tu pleures parce que quelqu'un t'as dit que tu étais pas belle? Hein maman? Est-ce quelqu'un t'as dit que tu étais très laide?" (les insultes sur une éventuelle laideur familiale sont toujours un souci majeur chez lui)

Grand-Homme, après l'avoir rassuré sur la perception d'autrui à l'égard de ma Divine Beauté, l'avait fait sortir.

Depuis que mes garçons ont vécu de près l'apogée de ma Très Grande Douleur, il semble que toute leur perception du chagrin maternel soit à présent biaisée. J'ai beau les informer les soirs où je n'ai aucune patience, leur expliquer que j'ai eu une vilaine journée, que je suis stressée pour une raison X (ou K ou M), leur premier réflexe empathique est toujours de valider si "c'est à cause de la mort de Thomas". Cela me touche d'une façon particulière. Je tente de comprendre leur raisonnement. La mort de Thomas est sans doute, sur l'échelle de leur système personnel de référence à la douleur, le point culminant de la souffrance et ils évaluent, au besoin, à leur façon, où leur mère se situe par rapport à ce point.

Petit Caractère, jusqu'à récemment, heureux de me fournir des symboles sur lesquels épancher ma douleur future, m'appportait des bricolages et des dessins en insistant sur le fait que c'était "pour que je me souvienne de lui quand il serait mort" (il me voit parfois m'émouvoir devant certains souvenirs de Thomas).

J'avais beau lui assurer qu'il ne mourrait pas, il n'avait que son haussement d'épaule à m'offrir avec un sourire sincère, comme si lui avait déjà accepté son départ imminent et me répondait candidement: "Mais oui maman, je vais mourir".

-Non, tu ne mourras pas bientôt. Ce n'est pas parce que Thomas est mort que tu vas mourir toi aussi!

-Mais oui maman, je vais mourir! me répondait-il, détaché, au-dessus de mon ignorance de mère.

-NON tu ne MOURRAS PAS. Tu vas vieillir et tu deviendras dans très longtemps un gentil grand-père.

-Je ne vais pas mourir? (étonné) Ah....

Puis insouciant, il repartait jouer....jusqu'au prochain bricolage allant assurer la pérénnité de son souvenir dans mon coeur.

***

En déprimant majestueusement ce soir auprès de mon précieux Grand Homme souillé de ma vilaine déprime, j'entendis Petit Caractère crier de son lit: "Graaaand-Homme, pourquoiiii mamaaaan pleuuure?"

Perplexe, Grand-Homme me regarda, puis lui répondit -Ça va Petit Caractère, elle ne pleure pas (voir si je pleurerais, moi, pfff!). C'est juste que maman est un peu...(regard vers moi pour valider le terme à utiliser) "mélangée"....??

Petit Caractère -Pourquoiiii?

Grand Homme, conscient d'être sur un terrain glissant -Oh...Ça...ça mériterait une discussion juste entre nous deux...une discussion spéciale sur les femmes. Quand tu seras un peu plus vieux. Disons juste que chaque mois, il y a une période où les femmes deviennent vraiment vraiment compliquées...et que...maman n'y échappe pas...

Petit Caractère -Maiiis est-ce qu'elle vaaa bientôôôt se calmer??

Grand-Homme, espérant très fort ce moment évoqué -Ne t'inquiète pas. Dors, maintenant.

***

3 commentaires:

Nathalie a dit...

Ah le don merveilleux de Grand Homme pour comprendre les femmes ;) et j'admire particulièrement toute sa diplomatie.

C'est vraiment trop dommage pour la plage... Je ne sais trop quoi dire, il y aura une prochaine fois est tellement vide et je sais bien que ce n'est pas une prochaine que tu veux, c'est celle-là, je dirai donc seulement que je suis désolée... sincèrement.

Les enfants ont en effet tendance à tout associer avec la mort, les miens en tout cas le font aussi. Si je pleure c'est parce que notre bébé est au ciel, ça s'estompe lentement, mais ça reste quand même.

Véronique a dit...

C'est vrai que Grand homme est très sage. Tu es un exemple de force Grande Dame, j'espère que tu le sais...

Tangerine du Québec a dit...

Je te comprend tellement d'être déçue! Ça t'aurais fait le plus grand bien . Faut essayer de trouver un autre projet qui t'allumera et te motivera dans un avenir rapproché. Pâques en avril, pourquoi ne pas organiser une petite retraite dans les Laurentides avec grand homme pour 2 ou 3 jours? Il doit bien y avoir des volontaires dans la famille pour prendre soin des troupes durant quelques jours. Enfin, je te le souhaite.