jeudi, décembre 07, 2006

Bienheureuses bulles

Un changement de tête peut parfois adoucir des vagues à l'âme et des quêtes émotives inassouvies. Temporairement, du moins. On peut dire aussi "ça change le mal de place".

Dans ces moments, une visite chez la coiffeuse est bienvenue. Pour à peu près le même prix qu'une visite chez la psy ou un souper en amoureux au resto.

Ma coiffeuse m'attend. C'est une journée de fou dans une semaine de fou. J'adore ces moments d'arrêt où je ne peux me sauver et suis donc obligée de relaxer: massothérapeute (qui voudrait s'en sauver?), dentiste (j'adore!), esthéticienne, psy.

Chez la coiffeuse, je m'arrête aussi. Toute activité cérébrale devient heureusement inutile.

Coiffeuse -Bonjour Grande-Dame!

Grande-Dame -Bonjouuur!

Coiffeuse -Accroche ton manteau (...) Mon Dieu que t'es maigre! Comment ça va?

Grande-Dame -Ça va...

Coiffeuse m'attend près du lavabo.

Coiffeuse -Tu étais fatiguée la dernière fois, est-ce que ça va mieux?

Grande-Dame -Hm.. (je réfléchis) J'essaie d'être plus zen, de mieux gérer mon stress. Je m'en impose beaucoup...

Coiffeuse - C'est sûr hein, tu as eu six enfants... (lave, fait mousser, frotte) Me semble que t'es pâle!!! (un peu achalée) Tu te maquilles pas??

Grande-Dame- Un peu. Ça ne paraît pas? (je souris)

(Je change de chaise, Coiffeuse me suit)

Grande-Dame -Tu dois être très occupée avant les Fêtes...

Coiffeuse -C'est sûr, j'arrête pas, j'arrête pas, je suis en demande! (haussement d'épaule de fille résignée à son incontrôlable popularité). C'est ça être coiffeuse, hein!

Je regarde la photo de son neveu et sa nièce sur sa tablette: "Oh, ils ont vieilli les jumeaux de ta soeur...(j'ose)...Ta soeur et sa blonde, elles s'appellent les deux "maman"??"

Coiffeuse, un brin offusquée -Ben non! Un enfant a toujours UNE mère!!

Grande-Dame -Bon d'accord, ils ont une mère, mais l'autre, comment elle s'appelle?

Coiffeuse, sur un ton de grande évidence-Ben c'est Manou! Maman et Manou!

Grande-Dame, assumant son ignorance en la matière -Oh, je vois.

De fil en aiguille, je détaille ma rencontre du matin avec la graphiste, qui est aussi artiste peintre. Je lui explique à quel point son talent me séduit, à quel point je suis toujours prise d'émotions en traversant son atelier.

Grande-Dame -Son style me bouleverse entièrement, j'ai le ventre qui se tord en regardant ses toiles, ça me brûle par en-dedans. Ça m'émeut. Oui, c'est ça. C'est tellement beau que ça m'émeut (à simplement en parler, je ressens ce chaos d'émotions).

Coiffeuse grimace -T'es vraiment bizarre.

Grande-Dame, intriguée -Ça ne t'es jamais arrivé d'être émue devant quelque chose de beau? Un paysage, une peinture... Tu sais, je suis une grande amoureuse de Gauguin. Nous avons été il y a deux ans à Boston pour voir une fabuleuse exposition. C'était sublime de voir des oeuvres peintes et sculptées par lui, de reconnaître des toiles dont j'avais déjà lu le contexte émotif précis dans lequel elles avaient été peintes. C'était bouleversant de voir des lettres manuscrites que j'avais déjà lues dans ses carnets, mais de les voir en vrai... De voir les résultats intégraux de ses tortures mentales et ses questionnements artistiques pour illustrer dans son art des émotions, des obsessions viscérales, des techniques...

Coiffeuse -Il est donc bien bizarre ce peintre!

Grande-Dame -Il était obsédé par la peinture, il s'est dépossédé entièrement pour vivre de et pour son obsession. Il a renoncé à son statut social. Il n'était pas bizarre, il était intensément avalé par son art et il s'est assumé jusqu'au bout. Il a même abandonné sa femme et ses cinq enfants pour se consacrer corps et âme à son art. C'est un grand peintre qui a apporté beaucoup au post-impressionnisme!

Coiffeuse, indiscutable - C'est un lâche. Je m'excuse, mais un homme qui abandonne sa femme et ses enfants, ce n'est rien d'autre qu'un lâche. On n'admire pas un homme comme ça.

Grande-Dame, déstabilisée -Euh, de ce point de vue... Euh..oui, c'est triste à dire... Mais pour l'ensemble de son oeuvre (soupir d'admiration).., pour avoir été marginal et avoir osé faire des choses qui il y a un peu plus d'un siècle ne se faisaient.... Enfin, de voir son immense toile peinte jour et nuit alors qu'il était malade...syphilis... (je souris) Il avait des moeurs sexuelles particulières, a eu des expériences homosexuelles et pédophiles...Il a tout écrit, tout décrit, on partage tellement sa perception du monde quand on le lit... C'est magnifique que l'art puisse habiter quelqu'un aussi entièrement.

Coiffeuse, outrée -Ça me dégoûte. Complètement malade ce gars. Franchement!

Grande-Dame, amusée du dégoût de Coiffeuse -Oui, il avait de curieuses obsessions. Enfin...tout ça pour dire que devant son immense toile, à Boston, je suis demeurée émue, le ventre qui se tordait. Je connais les états d'âme qui l'habitaient quand il peignait. J'étais pleine de respect devant la grandeur de l'oeuvre, j'étais touchée, subjuguée. Et j'ai eu envie de pleurer. Je ne voulais plus partir.

Coiffeuse s'arrête net me dévisage: "Ben là. (...) T'es vraiment une fille bizarre (elle secoue la tête). C'est ton genre ça. T'es spirituelle toi!! Voyons donc, avoir envie de pleurer..."

Grande-Dame (sur un ton plus affirmatif qu'interrogatif)-Tu n'as jamais été émue au point d'avoir des papillons dans le ventre...

Coiffeuse me regarde quelques secondes et tente de me ramener sur Terre: "Écoute, je peux te dire que tel cadre est beau ou pas, mais de là à pleurer... (elle secoue la tête de découragement) non. Tu accordes de l'importance à de drôles d'affaires...

La capacité de s'émouvoir ne devrait-elle pas être donnée à tous?

En attendant, je vis intensément ces fascinations artistiques dans ma bulle. Na!

9 commentaires:

La diététiste a dit...

Remarquez qu'elle a bien raison pour ce qui est de la lâcheté d'abandonner à leur sort (et il fût triste!)femme et enfants! Et puis, pour la pédophilie, loin d'être admirable le grand peintre!

Et elle a aussi raison, les enfants n'ont qu'une mère.

Vous devriez lui suggérer de s'ouvrir un blogue. C'est une femme très sage cette coiffeuse! mdr

Avec une coiffeuse comme ça, vous pourriez probablement économiser la rencontre chez le psycholoque et avoir une plus belle tête en prime.

J'adore vous lire, c'est tellement bien raconté.

Anonyme a dit...

Je crois que nous avons tous notre penchant, notre tendance. Moi j'ai davantage tendance à m'extasier de mes enfants, de leurs prouesses, de leur intelligence, de leurs progrès.

Les "dessins" de quelqu'un, je suis capable de les admirer et je sais reconnaître certains talents. J'ai d'ailleurs fait faire une toile à l'huile de ma fille, cet été, par une peintre très très talentueuse (lien permanent sur mon blog dans la marge de droite). Je ferai faire mon fils aussi, j'attends qu'il vieillisse (c'est longggg!!! hihi).

Mais de là à pleurer ou avoir le ventre tordu devant une peinture X, non. En tout cas ça m'est jamais arrivé.

J'crois juste que je suis plus atteignable par les humains que par les objets.

Anonyme a dit...

Ta coiffeuse doit être un peu comme moi et davantage centrée sur l'HUMAIN. Il le faut pour faire ce métier-là.

Chocolyane a dit...

Je ne suis pas certaine que je serais capable d'admirer un homme, fût-ce son oeuvre grandiose, s'il était pédophile...

la diététiste a dit...

Et en plus, il semait sa syphilis à tout vent et a contaminé sans vergogne de toutes jeunes vahinés alors qu'il était un homme d'âge très mûr. Un an avant sa mort, sa jeune compagne du moment donnait d'ailleurs naissance à leur enfant. Sa derniêre maison aux Iles Marquises se nommait "La maison du jouir."

Je n'admire pas l'homme en tant qu'homme,mais il faut admettre que son oeuvre est remarquable, les couleurs, l'exotisme, la sensualité. J'aime ses toiles, beaucoup.

Grande Dame a dit...

Tu sais Choco, c'est relatif. Bien des aspects de la vie du peintre étaient condamnables. S'il y avait eu une DPJ en France au 19e siècle, il aurait perdu la garde de son fils de cinq ans car il devait le laisser seul -même s'il était brûlant de fièvre pour aller poser des affiches pour gagner un minimum d'argent.

Et puis à l'époque, ne cherchaient-on pas à "caser" les jeunes filles rapidement?

Quoiqu'il en soit, la jeune fille indigène avec laquelle il partageait sa case aux Îles Marquises et qui était à la fois servante et maîtresse n'était pas aux yeux de tous une victime d'abus, c'était simplement la jeune femme de douze ans -privilégiée qui fréquentait l'Artiste.

De notre point de vue occidental contemporain, bien des choses sont condamnables en regardant en arrière...;-)

Grande Dame a dit...

La Diététiste, ce n'est pas tant l'aspect humain de l'homme que la passion qui l'habitait que j'admire. J'admire les gens prêts à affronter l'adversité et de grandes misères pour se rendre au bout de leur obsession.

Anonyme a dit...

La première fois que j'ai vu un vrai Van Gogh, c'était ici à Montréal, lors d'une exposition de la collection Guggenheim (comment ça s'écrit ce nom-là??) enfin, une expo sur les impressionnistes (entre autre!) et j'ai vu mon premeir Van Gogh,... Je te dis pas l'émotion qui m'a traversé...
J,ai les genoux qui m'ont lâché. Je suis tombé littéralement à genoux et je me suis mis à pleurer comme un bébé...
Je pesne qu'on oublie jamais son premeir Van Gogh!
J'y suis retourné en voir d'autres, à Amsterdam, à Paris... Mais celui de cette expo... WOW!
Que c'était un beau moment... Comme toute la beauté du monde dans un tourbillon bleu épais... Je...
Je suis toujours sans voix...
Merci de me rappeler de si beaux moments!

Anonyme a dit...

C'est tellement drôle. Avoir l'impression de parler de quelque chose de commun et se rendre compte un moment donné que la personne, non seulement ne saisi pas le propos, mais est même en désaccord avec celui-ci. Ça m'arrive souvent.