jeudi, mars 03, 2011

Le je-ne-sais-quoi

Je trouve si beau, depuis toujours, de les voir tous, réunis dans le gymnase de l'école cherchant les leurs parmi l'assemblée qui grossit, le coeur fier, l'oeil alerte, les gestes nerveux.

De toute ma fierté, je les espionne alors dans leur univers plus si secret que ça. Spectacles de Noël, pièces de théâtre, spectacle de musique, spectacle de fin d'année. Chaque fois, je suis émue. Pas juste pour les miens, mais pour ceux avec lesquels je les vois grandir, aussi.

Il y a deux jours, on innovait. C'était une soirée poésie. Le mien de Tout-Doux, onze ans, était transformé. Du gamin qui cherche généralement à se fondre dans la masse pour éviter de s'en distinguer, qui remue les lèvres sans chanter pour éviter d'être entendu, qui se cherche une tête, un corps derrière lesquels se dissimuler à défaut d'avoir l'élan qu'il faut pour habiter l'espace, plus rien ne subsistait.

Et je ne parle pas que de sa présence sur la scène. Dans les coulisses improvisées en sièges de gymnase, de l'aisance dans le geste, une assurance nouvelle, un sourire franc (lui qui est plutôt économe). Il attendait son tour.

Sur scène, j'ai entendu sa voix et sa voix, chose impensable encore l'an dernier. Quelque chose avait changé en lui.

Mon Tout-Doux, il est pertinent, sensible aux autres, empathique. Il a de l'acuité, de l'esprit, une fabuleuse capacité de réflexion et d'introspection. Tout-Doux, il est aussi Shtroumf à lunettes sur les bords, à vous reprendre sur votre prononciation incorrecte, sur l'ironie qu'il n'a pas comprise ou sur vos contradictions.

Souvent, je l'ai regardé tristement interagir, chercher à faire entendre sa voix ou à se retirer, fatigué de chercher sans jamais trouver. "Vas-y, Tout-Doux, déride-toi, défends les idées en lesquelles tu crois, fonce dans le tas ou, comme dirait l'autre, défends-toi, fous-y un coup de râteau dans l'dos !"

Mais cela ne s'impose pas. Le parent-qui-sait-tout peut sermonner-pousser-encourager tant qu'il veut, tant qu'on ne sent pas en-dedans le je-ne-sais-quoi, l'effort, aussi sincère soit-il, sera aussi dénué d'effet que de crédibilité.

Lorsque le je-ne-sais-quoi opère, par exemple, watch out. Toutes les possibilités sont là.

En le regardant, je jaugeais avec attentrissement, fierté et soulagement sa capacité à faire, lui aussi, partie d'un tout. On désire toutes les voir trouver leur place parmi les leurs, interagir naturellement sans que la lourdeur de chaque move social ne représente un handicap.

Par sa manière de s'impliquer avec sérieux et engagement, de défendre ses idées et ses principes, de prendre sous son aile les plus faibles comme un bon précepteur, de s'émouvoir par procuration devant toutes les misères qui ne lui appartiennent pas, il devient tranquillement solide. C'est sa façon à lui.

Sur la scène, il a parlé de sa voix authentique. Il s'est tenu, n'a pas eu peur de s'entendre. Il a parlé vrai. Oh, ce n'était qu'un poème, ce n'était que quelques secondes, mais pour la première fois, il a habité l'espace entièrement.

Et puis, ce n'est pas tant la scène que l'ensemble qui m'a ravie : le Tout-Doux sur le banc avec ses camarades, désinvolte, préparé, souriant, au-dessus de ses affaires, qui reste lui, le Tout-Doux détendu qui est ce qu'il a envie d'être à l'instant présent sans effort, qui a les yeux rieurs et qui goûte l'accomplissement après la préparation.

Il n'est pas toujours facile pour un Tout-Doux tout en réserve, de prendre sa place parmi une fratrie plutôt extravertie, revendicatrice, fantaisiste, tapageuse et engagée. De tous les chatons yeux encore clos qui se chamaillent et s'écrasent en miaûlant pour obtenir la mamelle la plus généreuse, Tout-Doux a toujours été celui qui cède sa place aux plus vigoureux, qui attend son tour parce que de toute manière, il n'est pas combatif et puis comme il est si patient...

J'avais trois billets très convoités dans la fratrie pour la soirée poésie. C'est finalement accompagnée de mes deux ados que j'ai été entendre le poème, mais surtout me délecter du je-ne-sais-quoi de Tout-Doux, qui a tiré de la présence de ses frères attentifs une douce fierté.

Un souci discret s'est calmé dans mon esprit : celui que même les garçons posés, discrets, philosophes et vertueux finissent par trouver leur place dans une dynamique grouillante de diversité où les plus entendus ne sont pas toujours les plus pertinents. Espérons que le je-ne-sais-quoi continue d'opérer !

5 commentaires:

Michelle a dit...

très touchant ce beau portrait de tout Doux...

Lucie a dit...

J'adore les spectacles à l'école pour le petit clin d'oeil que ça nous donne dans la vie de nos mousses. Bravo à ton Tout-Doux!

"les plus entendus ne sont pas toujours les plus pertinents" C'est donc vrai ça!!

Marie-Julie Parent a dit...

C'est ce qui fait que les enfants sont uniques et qu'ils deviendront des adultes avec un je ne sais quoi! Ton tout doux doit être un être attanchant...beau témoignage

Mamounet a dit...

Ce billet m'a particulièrement touché... En effet Grande-Dame, nous avons un point en commun : nous avons toutes les deux un Tout-Doux comme fils, et du même âge en plus! (à noter que le côté "stroumph à lunettes" est inclus ici aussi!).

Tellement rassurant de constater que même les plus doux font leur chemin dans la vie...

Anonyme a dit...

Et bien chaque famille le moindrement nombreuse à son Toux-Doux je pense... :-) lol Chez moi c'est une Toute-Douce... lol Je me souviens des repas ou les cinq autres se chamaillaient, se disputaient et s'enterraient mutuellement alors qu'Annika, à sa place, mangeait en silence et n'arrivait jamais à placer un mot alors elle laissait tomber... :-) lol C'est la quatrième mais elle semblait trouver les autres tellement futiles, même les plus vieux... lol Elle a toujours eu un petit quelque chose de différent celle-là... :-) lol

Finalement je trouve ça rassurant car les Tout-Doux et les Toutes-Douces, par expérience, finissent pas mal toujours par trouver leur voie à leur façon et quand ils arrivent à l'adolescence, on les voit souvent rayonner, bien dans leur peau, et capable de passer outre aux commentaires négatifs des autres, conscients qu'ils sont déjà de leur valeur... Je pense qu'ils naissent sages et équilibrés... De veilles âmes!!! :-) lol

Valéry xxxxxxx