jeudi, mars 20, 2014

Une lettre, une femme

C'était il y a peut-être quatre ans. Mon père était décédé depuis deux ans. Sa femme m'avait remis une boîte avec des albums, des dossiers professionnels, les bottes de son uniforme de gendarme et quelques autres souvenirs qu'il gardait précieusement, lui qui n'était pas vraiment attaché à quoi que soit de matériel.

Cette boîte: un coffre aux trésors contenant des parcelles de lui. Mon père, si "socialement" généreux, si expansif, si plein d'aisance, de charme, de charisme et de volupté, était pourtant un homme secret.

Dans le coffre aux trésors, la lettre d'une femme.
Une lettre qui a changé ma vie.

Je ne connaissais pas cette femme qui avait traversé son parcours mais elle m'avait bouleversée et je devais le lui dire.

Elle se souvenait de moi et finalement j'ai réalisé que je me rappelais d'elle aussi. De ses enfants, surtout. J'avais 6 ans, mon frère 7. Sur le pas de la porte d'une maison, nous nous apprêtions à partir. Mon frère et moi étions intimidés par les deux petits garçons de 5 ou 6 ans qui se tenaient collés l'un près de l'autre sur les escaliers. Tous les quatre nous nous dévisagions, figés par notre gêne enfantine commune.

Les 27 années qui ont suivi -si-si, si longtemps- nous nous rappelions cet instant. "Tu te souviens papa des deux petits garçons dans l'entrée..." (je les appelais par leurs prénoms dont j'adorais la fluidité) Et les yeux de mon père s'illuminaient. "Oui, oui, c'est vrai, vous étiez si gênés...!" Et il souriait. Chaque fois que nous les évoquions, nous répétions inlassablement la même chose (il n'y avait rien à dire d'autre) et chaque fois un courant passait entre nous. Comme un secret (qui n'en était pas vraiment un) réactivé et qui nous liait à un moment dont nous nous rappelions l'âme avec précision. Étonnant comme on peut se rappeler l'émotion, le feeling d'un instant qui pourtant n'avait rien de significatif pour la petite fille que j'étais.

J'avais juste "oublié" le prénom de leur maman, qui est devenue ces 4 dernières années une des plus précieuses amies, confidentes et alliées de ma vie. Cette femme d'une rare authenticité fut un véritable coup de foudre pour moi.

En quelques échanges, nous eûmes l'impression de nous connaitre depuis toujours, comme deux vieilles amies liées par un "autrefois" inexplicable qui n'avait rien à voir avec notre "rencontre" furtive 29 ans plus tôt.

Ma considération fut totale, la sienne aussi. Il y avait en elle une objectivité, une sagesse, une innommable grandeur d'âme, une articulation des idées, une franchise merveilleuse livrée si authentiquement et avec un si heureux mariage de vérité crue et de doigté que celle-ci ne pouvait qu'être bien accueillie. Et le sucre béni de son humour, Ô bonheur, quel délice ! Elle savait saupoudrer là où il le fallait son auto-dérision et son cynisme tout autant que son raffinement. Elle était la professionnelle d'un dosage parfait entre sagacité, humour, élégance, générosité, délicatesse, intégrité,  jugement, force de caractère et esprit.

Comme je me suis battue, souvent rageusement, pour trouver ma véritable place amoureuse et professionnelle ces dernières années ! Et elle, en retraitée qui avait connu des décennies plus tôt des batailles semblables, des doutes mais aussi des accomplissements professionnels, de me raconter combien avec du recul, la seule véritable réussite de sa vie était ses fils. On a tous besoin de se prouver notre valeur ailleurs qu'auprès de ses enfants mais au final, pour elle, sa maternité et l'éducation de ses fils l'emportait sur l'échelle des accomplissements. Elle était lucide pourtant, pas de ces mères aveuglées par la simple filiation qui idéalisent leurs enfants, les élèvent coûte que coûte au-dessus de tout et les érigent en Intouchables.

Non. Elle était fière mais réaliste.

Les responsabilités familiales, parfois lourdes quand on s'y dissout presque entièrement, prend tout son sens quand on constate avec émotion combien nos investissements d'amour, de temps, de franchise, de dévouement et de principes ont porté fruit des années plus tard. Elle en était là.

Depuis son arrivée dans ma vie, j'ai abandonné des luttes inutiles, des quêtes vaines. J'accepte et vis pleinement ce que je possède, j'apprécie mes réussites, aussi futiles ou discrètes soient-elles même si j'ai souvent l'impression de vivre dans l'ombre des réussites et ambitions professionnelles de mon amoureux, comme si c'était tout ce qui compte dans une vie. J'accorde davantage de valeur à ce qui ne possède pas d'unité de mesure quantifiable.

Mes incertitudes, mes doutes, mes luttes parfois ridicules contre moi-même, elle a toujours su les reconnaitre et sans nécessairement le faire exprès, les désamorcer. C'est peut-être justement cette impression de sans faire exprès qui faisait d'elle une amie si exceptionnelle. Qui réussit à laisser savoir ce qu'elle pense mais qui ne brusque pas, qui n'impose pas. Et n'allez pas croire que c'est parce qu'elle n'avait pas d'opinions ou de convictions ! En belle personne authentique, on sentait bien ce qui l'animait, ce qui la faisait vibrer ou ce qui la révoltait ! Et des révoltes, elle en avait ! Elle les livrait si fougueusement qu'elle en devenait doublement et adorablement attachante.

Belle combative, pacifique belligérante, des combats, elle en a vécu aussi. Dans ses quêtes de femme, d'amoureuse éperdue qui aime, espère et attend, qui offre et donne sincèrement, dans ses blessures passées, dans sa bienveillance et sa volonté de vouloir préserver ceux qu'elle aime quitte à tout porter sur ses seules épaules d'inébranlable Reine Mère. Contre le cancer, aussi.

Elle aura lutté longtemps et en toute discrétion pour éviter d'imposer de la souffrance à tous ceux qu'elle aimait et qui redoutaient le retour de la Bête. Elle était consciente de ce que son corps portait, elle faisait les suivis qu'il fallait mais ne s'en faisait pas outre mesure. Elle avait compris qu'il faut profiter de la vie quand il le faut, se démener quand il le faut et lâcher prise quand il le faut.

Lâcher prise, elle a su le faire avec conscience, humour et élégance. Tout à fait à sa manière.

Même malade, la Reine Mère continuait d'habiter l'espace avec contenance, force et dignité. Elle savait user de dérision pour parler de sa mort imminente, elle savait maintenir un "climat d'au revoir" lucide mais sans triste grisaille.

Sa sérénité face à la mort était rassurante, apaisante.
Elle est partie tout doucement dimanche dernier entourée de ses précieux fils, de sa bru adorée et de sa grande amie et complice de toujours.

Malgré son départ, je ne puis qu'être émue, bouleversée d'amitié de ce départ empreint d'amour, d'humour et de quiétude. Je pourrais être triste bien davantage et cela viendra mais depuis 4 jours, je me sens si pleine de gratitude de l'avoir eue dans ma vie que je ne puis que me sentir choyée à puissance 10, heureuse que ses proches aient pu être auprès d'elle pour l'accompagner vers son dernier voyage. Je suis reconnaissante envers la Vie que cette amie exceptionnelle et magnifique grande âme libre ait pu partir aussi heureuse, aimante et accomplie.

Cette femme a su apaiser par la force tranquille de son amitié mes incessantes tempêtes intérieures. Elle m'a insufflé encore davantage le goût de la qualité, du dévouement maternel, du plaisir des choses simples, mon amour de l'humour. Sa personne entière m'a charmée et inspirée. Nos échanges, les interminables courriels, le bon vin et les fous rires en sa compagnie me manqueront.

Inimittable Reine Mère, merci mille fois d'avoir enrichi ma vie et tel que discuté, n'hésite jamais à passer me voir; je ne crains pas les fantômes et je tâcherai de garder des "bonbons roses" et du bon vin en stock en tout temps !








2 commentaires:

Julie Philippon a dit...

La roue tourne, je suis convaincue que tu es toi aussi la Reine Mère de d'autres...

Amitiés

Pur bonheur a dit...

Quel beau billet Grande Dame. La vie place parfois des personnes spéciales sur notre route, tu as eu la chance d'en connaitre une. Cela devait être réciproque, j'en suis certaine.